Dix films. Vingt ans de torture. Des flashbacks dans les flashbacks. La franchise Saw n’a pas seulement malmené les corps de ses victimes – elle a littéralement pulvérisé toute notion de linéarité narrative. Chaque nouveau chapitre réécrit l’histoire, dévoile un apprenti secret supplémentaire, jongle avec trois temporalités simultanées. Résultat : personne ne sait vraiment dans quel ordre se déroulent les événements.
La sortie de Saw X en 2023 a encore compliqué l’équation. Ce dixième opus se glisse entre le premier et le deuxième film, ajoutant une couche temporelle là où personne ne l’attendait. Pire : Jigsaw (2017) se scinde en deux périodes distinctes, séparées de dix ans. Quant à Saw III et Saw IV, ils se déroulent simultanément.
⚠️ L’essentiel à retenir
- Ordre de visionnage recommandé : Jigsaw (partie 1) → Saw → Saw X → Saw II → Saw III/IV (simultanés) → Saw V → Saw VI → Saw 3D → Jigsaw (partie 2) → Spiral
- Piège temporel majeur : Saw X révèle la formation d’Amanda Young entre les films 1 et 2
- Incohérence acceptée : Les lettres de menace à Hoffman (écrites par Gordon avant qu’il soit officiellement apprenti)
- Film autonome : Spiral fonctionne indépendamment, sans lien direct avec John Kramer
Les origines : quand John Kramer n’était pas encore Jigsaw
Tout commence avec une tragédie. John Kramer était ingénieur civil, fondateur de l’Urban Renewal Group, marié à Jill Tuck. À sept mois de grossesse, Jill subit une violente agression dans sa clinique de désintoxication. Cecil Adams, venu voler des médicaments, la bouscule. Fausse couche. L’enfant, qu’ils comptaient nommer Gideon, ne verra jamais le jour.
Ce que John ignore à ce moment : Amanda Young, future apprentie, se trouvait avec Cecil cette nuit-là. Elle l’a même encouragé à entrer. Cette information, révélée dans Saw VI, explique pourquoi Hoffman pourra la faire chanter des années plus tard.
Le couple se déchire. John abandonne ses projets d’urbanisme. Passe une radio à l’hôpital. L’interne Nelson Logan commet une erreur d’étiquetage. Le diagnostic de cancer cérébral arrive trop tard – opération impossible. Le docteur Lawrence Gordon annonce la nouvelle sans ménagement.
Sortie d’hôpital. Tentative de suicide. Échec. Révélation mystique : il fallait frôler la mort pour comprendre la valeur de la vie. Début de la mission. Cecil Adams devient le premier cobaye. Il se libère, attaque John, meurt accidentellement. Déception : il n’a rien compris aux « enseignements » – ou plutôt aux ensaignements.
Le recrutement de la première génération

Nelson Logan apparaît dans le jeu de la grange (Jigsaw, partie flashback). Ancien interne responsable de l’erreur médicale, il reste assommé trop longtemps lors du premier test collectif. John le sauve avant qu’il ne soit scié – impossible de le punir pour une faute involontaire. Logan devient le premier apprenti secret, celui que personne d’autre ne connaîtra. Ensemble, ils conçoivent le piège à ours inversé.
Parallèlement, l’inspecteur Mark Hoffman assassine Seth Baxter, meurtrier de sa sœur sorti de prison sur vice de procédure. Il maquille l’exécution en piège Jigsaw. John découvre la supercherie. Lettres de menace. Chantage. Hoffman rejoint l’équipe sous contrainte.
Problème chronologique majeur : Saw 3D révèle que ces lettres ont été écrites par Lawrence Gordon – alors qu’à cette époque, Gordon n’est pas encore complice. Les scénaristes eux-mêmes admettent l’incohérence. Mieux vaut l’ignorer pour préserver sa santé mentale.
Hoffman organise les jeux « annexes » présentés dans Saw : cage de barbelés, liquide inflammable, piège à ours sur Amanda. Après avoir survécu, celle-ci confie à la police qu’elle se sent « redevable ». Recrutement. Formation. Elle devient la deuxième apprentie officielle, aux côtés d’Hoffman.
Saw X : le chaînon manquant entre espoir et vengeance
Quelques semaines après les événements de la salle de bain. John Kramer cherche désespérément un traitement. Son assureur William Easton (Umbrella Health) refuse la couverture d’une procédure expérimentale norvégienne. Un membre de son groupe de soutien lui parle d’une clinique au Mexique. Le docteur Pederson. Opération révolutionnaire.
Vol pour Mexico. Intervention chirurgicale. Espoir. Puis révélation : arnaque pure et simple. Cecilia Pederson, fille du médecin, exploite les malades en phase terminale. Pas de traitement. Juste une mise en scène élaborée pour soutirer des dizaines de milliers de dollars.
John active le mode vengeance. Appelle Amanda, encore novice dans l’art des pièges. Saw X montre sa formation sur le terrain, ses doutes moraux, son apprentissage graduel. Le film explore leur relation mentor-élève avant qu’elle ne bascule totalement dans la violence.
Point crucial : Cecilia s’échappe à la fin. Destin ouvert. Cette liberté narrative justifie potentiellement un Saw XI – dont la production a été stoppée en mars 2025 après des désaccords entre producteurs. Les scénaristes Patrick Melton et Marcus Dunstan avaient prévu des thèmes similaires à Saw VI : citoyens impuissants face à l’injustice systémique, John Kramer en justicier extrême.
La maison abandonnée et le grand piège temporel
Un an après la salle de bain. Huit personnes enfermées. Gaz neurotoxique. Pièges multiples. Parmi les prisonniers : Daniel Matthews, fils du détective Eric Matthews, et Amanda Young sous couverture.
La police localise John Kramer. Eric Matthews l’interroge pendant que son fils « lutte pour survivre » en direct. Sauf que tout est enregistré. Le jeu s’est déroulé plusieurs jours auparavant. Daniel est déjà en sécurité. Eric tombe dans le panneau, suit John jusqu’à la maison, découvre la supercherie trop tard. Amanda l’attaque, l’enferme dans la salle de bain du premier film pour couvrir la fuite de Kramer.
Eric parvient à se libérer en se brisant la cheville. Erre dans les couloirs. Amanda tente de l’achever, échoue. Hoffman intervient – déguisé, évidemment – et maintient Eric prisonnier durant six mois.

Le syndrome d’Amanda et la manipulation d’Hoffman
Amanda a déjà commencé à « vriller ». Elle truque certains pièges, ne laisse aucune chance de survie. Violation du code « éthique » de Jigsaw. John le remarque. Hoffman aussi – et en profite.
Première victime confirmée d’Amanda : l’inspectrice Allison Kerry, tuée six mois après la disparition d’Eric Matthews. Son corps, découvert quatre jours plus tard, alerte le FBI. Les agents Peter Strahm et Lindsey Perez débarquent, convaincus qu’un troisième complice existe – ni Amanda ni John n’auraient la force physique de soulever le corps.
Saw III et Saw IV : le chaos simultané
Attention, concentration maximale requise.
Ces deux films se déroulent en même temps. D’un côté, le docteur Lynn Denlon maintient John en vie pendant une opération du cerveau, une bombe attachée au cou. De l’autre, son mari Jeff Reinhart affronte les responsables de la mort de leur fils. S’il termine son parcours sans tuer personne, il sauve sa femme et sa fille (kidnappée à son insu).
Pendant ce temps – littéralement au même moment – l’inspecteur Rigg subit son propre test pour apprendre à ne pas se mêler des affaires des autres. Il cherche Eric Matthews et Mark Hoffman, prétendument enlevés.
Le piège ultime : Amanda doit garder Lynn en vie. Mais Hoffman la fait chanter. Il menace de révéler à John sa responsabilité dans la fausse couche de Jill. Comment l’a-t-il découvert ? Mystère. Probablement expliqué dans un bonus DVD obscur.
Amanda craque. Tire sur Lynn. Jeff abat Amanda. Égorge John. Condamne sa femme. John Kramer meurt. L’autopsie révèle une cassette dans son estomac, adressée à Hoffman. Avertissement posthume.
Rigg arrive dans l’entrepôt. Retrouve la salle où sont retenus Hoffman, Eric et Art Blank (avocat véreux devenu complice malgré lui). Eric doit tirer sur Rigg – si celui-ci ouvre la porte trop tôt, un mécanisme explose le crâne d’Eric. Rigg ouvre. Explosion. Eric meurt. Rigg, mourant, tire sur Art avant de comprendre qu’Hoffman est le vrai traître.
L’héritage posthume et la chute de Hoffman
Hoffman sort du bâtiment en héros, la fille de Lynn et Jeff dans les bras. Promotion au grade de capitaine. Affaire classée. Strahm survit miraculeusement à son piège, commence à enquêter secrètement.
John a tout préparé. Jill Tuck reçoit une boîte avec six enveloppes. Cinq contiennent les noms des victimes posthumes : employés d’Umbrella Health, dont William Easton. La sixième porte la photo d’Hoffman – test par procuration, via Jill.
Saw VI explore la vengeance contre le système médical. Easton traverse des épreuves où il choisit qui vit ou meurt parmi ses employés. Pendant le jeu, Strahm réalise qu’Hoffman est le complice. Trop tard : Hoffman le piège dans un cube qui se compresse. Mort atroce.
Jill attaque Hoffman, lui place le piège à ours sans solution. Mais elle découvre qu’il a fait chanter Amanda, causant indirectement la mort de John. Elle sabote le mécanisme. Hoffman survit quand même, détruit son visage dans le processus. Fuite. Traque. Nouveaux jeux avec skinheads et faux survivants.
Jill se réfugie auprès de l’agent Matt Gibson. Hoffman la retrouve. La tue avec le piège à ours. Immédiatement après, trois personnes masquées l’agressent. Parmi elles : Lawrence Gordon.
Saw 3D révèle le secret : après s’être scié le pied dans le premier film, Gordon a survécu. John l’a trouvé, soigné, recruté. Il opérait dans l’ombre depuis quinze ans. Gordon enchaîne Hoffman dans la salle de bain originale, jette la scie hors de portée, referme la porte. Boucle bouclée.
Jigsaw : le médecin légiste vengeur
Dix ans après la mort de John Kramer. Nouveaux meurtres similaires. Pression publique. Exhumation du cercueil : mauvais cadavre. Nelson Logan, premier apprenti oublié, a repris du service après l’assassinat de sa femme.
Cible : le détective Halloran, policier corrompu qui a libéré le meurtrier de sa femme. Logan reproduit à l’identique le jeu de la grange d’il y a dix ans, avec d’autres criminels connus d’Halloran. Camouflage parfait. Jamais soupçonné, jamais inquiété. Disparaît après sa vengeance.
Le film jongle entre deux époques : flashbacks du jeu original (avant Saw) et enquête contemporaine (après Saw 3D). Structure narrative qui complique encore la chronologie globale.

Spiral : l’héritage détourné
Quelques années après Jigsaw. William Emmerson, alias Schenk, infiltre la police sous fausse identité. À 12 ans, il a vu l’officier Peter Dunleavy assassiner son père Charlie, témoin contre un policier corrompu. Ezekiel Banks, partenaire de Dunleavy, l’a protégé ce jour-là en lui ordonnant de rester caché, puis a dénoncé Dunleavy – ce qui l’a rendu paria parmi ses collègues.
Quinze ans plus tard, Emmerson élimine les responsables directs ou indirects de la mort de son père, en s’inspirant des méthodes Jigsaw. Enlève Marcus Banks, père d’Ezekiel et chef de police ayant couvert plusieurs crimes. Tente de recruter Ezekiel comme apprenti – refus. Scène finale : le SWAT abat Marcus, manipulé comme un pantin, sous les yeux de son fils.
Spiral fonctionne comme un stand-alone thématique. Aucun lien direct avec John Kramer. Ni Gordon ni Logan ne réagissent à ce copycat. Le film explore l’influence culturelle de Jigsaw plus que sa continuité narrative.
Les incohérences assumées
La franchise accumule les contradictions temporelles. Gordon écrit des lettres avant d’être officiellement recruté. Amanda connaît ou ignore Gordon selon les films. Logan n’existe pas dans l’esprit des scénaristes jusqu’en 2017. Les flashbacks se contredisent entre Saw IV et Saw V.
Plutôt que de corriger rétroactivement, chaque nouveau film ajoute une couche supplémentaire. Saw X introduit la formation d’Amanda là où personne ne l’attendait. Jigsaw invente un apprenti originel jamais mentionné. Spiral ignore complètement les fils narratifs précédents.
Résultat : la saga ressemble à ses propres pièges – impossible à démêler sans se blesser. Les flashbacks dans les flashbacks créent des boucles temporelles dignes de Christopher Nolan. Sauf que Nolan planifie. Saw improvise.
L’ordre de visionnage idéal
Deux options s’offrent aux spectateurs : l’ordre de sortie (qui préserve les twists) ou l’ordre chronologique (qui clarifie la narration).
Ordre chronologique complet :
- Jigsaw (flashbacks du jeu de la grange uniquement)
- Saw (2004)
- Saw X (2023)
- Saw II (2005)
- Saw III + Saw IV (2006-2007, simultanés)
- Saw V (2008)
- Saw VI (2009)
- Saw 3D (2010)
- Jigsaw (2017, partie enquête contemporaine)
- Spiral (2021)
Ordre de sortie recommandé pour premiers visionnages : préserve les révélations progressives, notamment l’identité des apprentis et les motivations de John Kramer. Saw X gagne en impact émotionnel après avoir vu l’arc complet d’Amanda.
Saw XI : l’annulation qui change tout
Mars 2025. Annonce discrète : Saw XI annulé. Raison officielle : désaccords entre producteurs sur la direction créative. Kevin Greutert devait revenir, Patrick Melton et Marcus Dunstan avaient écrit un scénario explorant les thèmes de Saw VI – citoyens frustrés face à l’injustice, incapables d’agir, jusqu’à ce que Kramer intervienne.
Le film aurait probablement suivi Cecilia Pederson après Saw X. Sa survie ambiguë ouvrait cette porte. Les scénaristes parlaient d’une histoire « très actuelle », résonnant avec les frustrations contemporaines face aux systèmes corrompus.
Avenir incertain. Si la franchise change de main, elle pourrait « repartir de zéro » – reboot complet ou réoutillage créatif. Saw X a prouvé qu’un retour aux sources (John Kramer vivant, Amanda en formation) fonctionne mieux que les imitateurs. Peut-être faut-il accepter la fin. Ou peut-être pas. Les lettres posthumes de John contiennent toujours des surprises.
Pourquoi cette chronologie obsède les fans
La saga Saw transforme le puzzle temporel en piège mental. Chaque film ajoute une pièce manquante, modifie la compréhension globale, force à réévaluer les films précédents. Le premier visionnage trompe. Le deuxième révèle. Le troisième confirme que même les scénaristes ne savent plus.
Cette complexité narrative explique paradoxalement le succès durable. Saw n’est pas seulement une saga torture-porn. C’est un thriller procédural où chaque indice compte, où chaque flashback reconfigure l’histoire. Les forums débattent encore : Hoffman a-t-il agi seul après la mort de John ? Gordon surveillait-il Amanda depuis le début ? Logan a-t-il formé d’autres apprentis ?
Le métrage initial de 2004 coûtait 1,2 million de dollars. Il en a rapporté 104 millions. Vingt ans plus tard, dix films totalisent plus d’un milliard au box-office mondial. Tout ça parce qu’un homme s’est réveillé dans une salle de bain crasseuse avec une scie et un cadavre.
La chronologie reste un casse-tête. Peut-être est-ce le piège ultime de John Kramer : nous forcer à démêler l’indémêlable, à chercher du sens dans le chaos, à réaliser trop tard qu’il n’y en a peut-être jamais eu.
Le jeu continue. Ou pas. Hoffman pourrit toujours dans cette salle de bain. Gordon a disparu. Logan a vengé sa femme. Cecilia court peut-être encore. Les apprentis se succèdent, mais le maître reste unique. Tobin Bell aura bientôt 83 ans. Combien de flashbacks reste-t-il à filmer ?
Une seule certitude : dans vingt ans, quelqu’un écrira un nouvel article expliquant la chronologie de Saw. Et il sera tout aussi confus. Parce que c’est exactement ce que John Kramer aurait voulu.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




