Six ans. Six scénaristes. Trois réalisateurs. Zéro date de sortie. Le nouveau Blade de Marvel Studios est devenu, au fil des reports et des bouleversements créatifs, le symbole parfait d’un MCU en plein naufrage. Annoncé en grande pompe en 2019, juste après le triomphe d’Avengers: Endgame, ce projet devait marquer un tournant audacieux pour la franchise : un film de vampires classé R, sombre, violent, porté par l’oscarisé Mahershala Ali. Aujourd’hui, personne ne sait quand — ni si — ce chasseur de créatures nocturnes verra la lumière du jour.
L’essentiel à retenir
- Date de sortie : repoussée indéfiniment en octobre 2024, aucune nouvelle date annoncée
- Acteur principal : Mahershala Ali incarne Eric Brooks/Blade depuis 2019
- Scénariste actuel : Eric Pearson (sixième à reprendre le projet)
- Réalisateur : poste vacant après les départs de Bassam Tariq et Yann Demange
- Classification : interdit aux moins de 17 ans non accompagnés (États-Unis)
- Budget estimé : non communiqué, mais déjà plusieurs dizaines de millions dépensés en pré-production
L’interminable descente aux enfers d’une production maudite
Juillet 2019, Comic-Con de San Diego. Kevin Feige monte sur scène et lâche le nom qui électrifie la salle : Blade. Mahershala Ali surgit alors de l’ombre, coiffé de la casquette iconique du personnage. Le public explose. À ce moment précis, personne n’imagine que ce film deviendra le plus grand fiasco organisationnel de l’histoire moderne de Marvel.
Car si le MCU a su orchestrer vingt-trois films en onze ans avec une précision d’horloger suisse pour boucler la Saga de l’Infini, Blade s’est transformé en cauchemar logistique. Le premier scénariste, Stacy Osei-Kuffour, signe en février 2021. Le tournage est programmé pour septembre de la même année à Atlanta. Première déconvenue : il glisse à mai 2022. Puis à juillet 2022. Puis à l’été 2023. Puis… nulle part.
Entre-temps, le réalisateur Bassam Tariq abandonne le navire en septembre 2022, invoquant pudiquement des « changements continus dans le calendrier ». Traduction : un chaos créatif absolu. Le français Yann Demange le remplace en novembre, apportant un souffle d’espoir. Mais en juin 2024, nouveau coup de théâtre : Demange quitte lui aussi le projet. Marvel se retrouve orphelin, encore une fois.
Six scénaristes pour un scénario fantôme
Derrière cette valse des réalisateurs se cache un problème plus profond : personne ne parvient à écrire un script qui satisfasse à la fois Marvel, Mahershala Ali et les exigences d’un film mature. Après Stacy Osei-Kuffour, Beau DeMayo (The Witcher) est appelé en renfort. Sans succès. Nic Pizzolatto, le créateur de True Detective, tente sa chance en avril 2023. Échec. Michael Starrbury prend la relève. Rien. Michael Green, scénariste de Logan, se lance à son tour. Toujours rien.
Aujourd’hui, c’est Eric Pearson qui tient la plume. Ce vétéran du MCU a déjà signé Thor: Ragnarok et Black Widow. Sera-t-il celui qui débloquera enfin la situation ? Impossible à dire. Ce qui est certain, c’est que cette rotation incessante traduit une incapacité collective à définir ce que doit être Blade dans le MCU actuel.
L’acteur Aaron Pierre, brièvement attaché au projet, a confirmé en mars 2024 ne plus en faire partie. Delroy Lindo, annoncé en novembre 2021, a lui aussi quitté le film en juin dernier. Seuls Mahershala Ali et Mia Goth restent officiellement au casting — du moins pour le moment.
Mahershala Ali, otage d’un projet en lambeaux
Au cœur de ce maelström créatif, un homme patiente. Mahershala Ali, double oscarisé pour Moonlight et Green Book, a accepté le rôle en 2019 après que Marvel l’a approché directement. Il avait 45 ans à l’époque. Il en a aujourd’hui 51. Six années précieuses de sa carrière sont suspendues à un film qui n’existe pas.
Selon plusieurs sources concordantes, Ali aurait exprimé son mécontentement face aux versions successives du scénario. L’acteur, réputé pour son exigence artistique, refuse visiblement de porter un projet qu’il juge bancal. Cette tension créative expliquerait en partie la cascade de réécritures. Car contrairement à d’autres stars Marvel qui se plient docilement aux diktat du studio, Ali semble tenir tête à Kevin Feige.
Le producteur, de son côté, continue d’afficher un optimisme de façade. Interrogé en juillet 2024 lors de la promotion de Deadpool & Wolverine, Feige a déclaré que l’attente n’était « pas si grave que ça » et que Marvel voulait « ne pas se précipiter ». Une déclaration qui sonne creux quand on sait que le film a brûlé des dizaines de millions de dollars en pré-production sans jamais tourner une seule image.
L’ombre de Wesley Snipes plane sur le projet
Impossible de parler de Blade sans évoquer Wesley Snipes. Entre 1998 et 2004, l’acteur a incarné trois fois le chasseur de vampires, créant une trilogie culte qui a ouvert la voie aux films de super-héros modernes. Son Blade était brutal, charismatique, viscéral. Un anti-héros parfait pour une époque où le genre n’avait pas encore été aseptisé par les impératifs du tout-public.
Lorsque Snipes est réapparu dans Deadpool & Wolverine en 2024, le public a réalisé à quel point cette version du personnage lui manquait. Ryan Reynolds lui-même a plaidé publiquement pour que Snipes reprenne le rôle. Mais Marvel a fait un choix : tourner la page, miser sur Ali, viser un nouveau public.
Sauf que ce pari audacieux se heurte à une réalité implacable : comment réinventer Blade sans trahir son ADN tout en restant cohérent avec le MCU actuel ? Cette équation, personne n’a encore su la résoudre. Et chaque mois qui passe rend la comparaison avec Snipes plus écrasante.
Un film classé R dans un univers tout-public
Yann Demange, avant son départ, avait confirmé une information cruciale : Blade sera classé R, c’est-à-dire interdit aux moins de 17 ans non accompagnés aux États-Unis. Une première pour le MCU « officiel », puisque Deadpool & Wolverine appartient techniquement à une autre lignée narrative avant d’être intégré.
« Ils m’ont donné le R, ce qui est très important », avait déclaré Demange à Deadline. « Pour Blade, nous allons nous amuser car Mahershala est un acteur si profond. Je suis excité de montrer une sorte de brutalité, de rudesse qu’il a. »
Cette orientation mature est à la fois une opportunité et un piège. D’un côté, elle permet à Marvel d’explorer des territoires plus sombres, loin des quiproquos gentillets et des batailles CGI aseptisées. De l’autre, elle impose une responsabilité créative énorme : ne pas tomber dans la violence gratuite tout en respectant l’essence sanglante du personnage.
Dans les comics, Blade évolue dans un univers gothique où le sang coule à flots, où les vampires ne sont pas des créatures romantiques mais des prédateurs impitoyables. Transposer cet univers au cinéma sans verser dans la complaisance nécessite un équilibre délicat. Un équilibre que six scénaristes n’ont apparemment pas su trouver.
Kevin Feige face au naufrage de son empire
Le cas Blade n’est pas un accident isolé. Il s’inscrit dans une crise plus large du MCU, qui accumule les projets problématiques depuis la fin de la Saga de l’Infini. Ant-Man and the Wasp: Quantumania a déçu. The Marvels s’est effondré au box-office. Les séries Disney+ peinent à convaincre. Et maintenant, Blade devient le symbole d’un studio qui a perdu sa boussole créative.
Kevin Feige, l’architecte du MCU, a longtemps été présenté comme un génie de la planification. Celui qui a orchestré vingt-trois films en onze ans, tissant une « gigantesque tapisserie » d’intrigues interconnectées, selon les mots de Chris Evans. Mais cette mécanique bien huilée semble grippée. Les phases 4, 5 et 6 manquent de cohérence narrative. Les spectateurs ne comprennent plus où va la franchise.
Disney a récemment annoncé trois dates de sortie pour 2028 — les 18 février, 5 mai et 10 novembre — sans préciser quels films occuperont ces créneaux. Blade pourrait théoriquement y trouver sa place. Ou pas. À ce stade, plus personne ne mise un dollar sur ce projet.
Les rumeurs d’un film Midnight Sons
Selon le journaliste Jeff Sneider, bien informé sur les coulisses hollywoodiennes, Blade aurait été transformé en projet Midnight Sons. Cette équipe de super-héros, créée dans les comics en 1992, réunit des personnages occultes comme Ghost Rider, Moon Knight, Doctor Strange et… Blade.
Si cette rumeur se confirmait, cela signifierait que Marvel a renoncé à faire un film solo sur le chasseur de vampires pour le diluer dans un ensemble choral. Une décision pragmatique, certes, mais qui traduirait aussi un aveu d’échec monumental. Car cela reviendrait à dire : nous ne savons pas comment faire un bon film Blade seul, alors autant le noyer dans un groupe.
Moon Knight, incarné par Oscar Isaac dans une série Disney+ en 2022, mériterait effectivement un retour au cinéma. Doctor Strange reste un pilier du MCU. Quant à Ghost Rider, il n’attend que son heure pour revenir. Mais est-ce vraiment la solution ? Transformer un projet raté en projet collectif pour masquer les problèmes individuels ?
Mephisto, le chaînon manquant
Un détail intriguant : les Midnight Sons ont affronté, dans les comics, un antagoniste majeur qui vient tout juste d’entrer dans le MCU : Mephisto. Sacha Baron Cohen incarnera ce démon manipulateur dans la série Ironheart. L’utiliser comme fil rouge d’un film Midnight Sons ferait sens narrativement.
Mais encore faudrait-il que Marvel parvienne à écrire un scénario cohérent. Ce qui, on l’a vu, n’est plus du tout garanti.
Combien a coûté ce désastre ?
Marvel ne communique jamais sur les budgets de pré-production, mais les chiffres doivent donner des sueurs froides aux comptables de Disney. Six scénaristes rémunérés pour des scripts jetés à la poubelle. Deux réalisateurs payés avant de quitter le navire. Des mois de développement, de réunions créatives, de recherches visuelles, de concept arts, de castings avortés.
À titre de comparaison, Blade (1998) avait coûté 45 millions de dollars et en avait rapporté 131 millions. Un modèle d’efficacité pour l’époque. Le reboot actuel, sans avoir tourné une seule scène, a probablement déjà englouti des dizaines de millions.
Et ce gaspillage intervient dans un contexte où Disney exige de Marvel une rentabilité accrue. Le studio a dû réduire le nombre de séries Disney+ et resserrer son calendrier de sorties cinéma. Chaque dollar investi doit désormais rapporter. Blade devient donc un boulet financier autant que créatif.
La malédiction des reboots Marvel
Blade n’est pas le premier projet Marvel à connaître l’enfer du développement. The Flash chez DC, concurrent direct, a mis dix ans à voir le jour pour finir en catastrophe commerciale. Uncharted a changé six fois de réalisateur avant sa sortie. Ces exemples prouvent qu’un tournage qui tarde est rarement bon signe.
Mais Marvel avait jusqu’ici évité ce genre de déconvenue. La force du studio résidait dans sa capacité à planifier, anticiper, exécuter. Cette ère semble révolue. Les phases récentes accumulent les projets annoncés puis oubliés, les sorties repoussées, les remaniements de dernière minute.
Les Quatre Fantastiques, prévu pour juillet 2025, pourrait être la prochaine victime. Avengers: Doomsday et Avengers: Secret Wars, censés conclure la Saga du Multivers, semblent flotter dans un calendrier incertain. Et pendant ce temps, Blade continue de hanter les couloirs de Marvel Studios comme un fantôme sans repos.
Faut-il encore espérer voir ce film ?
À l’heure où ces lignes sont écrites, aucune date de sortie n’est fixée. Aucun réalisateur n’est attaché. Le scénario est en cours de réécriture pour la septième fois. Mahershala Ali vieillit. Les fans perdent patience. Et Marvel refuse d’admettre publiquement que ce projet est peut-être mort-né.
Kevin Feige continue de répéter que le film se fera « quand il sera prêt ». Mais cette rhétorique commence à sonner faux. Car six ans de développement sans résultat tangible, c’est objectivement un échec. Même Avatar de James Cameron, malgré ses années de préparation technique, avait une vision claire dès le départ.
Alors oui, Blade sortira peut-être un jour. En 2027. En 2028. Transformé en film Midnight Sons. Ou pas. Mais une chose est certaine : ce ne sera jamais le film ambitieux et novateur annoncé en 2019. Ce sera, au mieux, un compromis laborieux. Au pire, un vestige embarrassant d’une époque où Marvel croyait encore pouvoir tout conquérir.
En attendant, le chasseur de vampires reste dans l’ombre. Prisonnier d’un développement sans fin. Victime d’un MCU qui a perdu sa magie. Et symbole parfait d’une industrie qui préfère parfois tuer ses projets à petit feu plutôt que d’avouer son impuissance.
