Certains films naissent d’une vision. D’autres, d’une absence. Black Panther: Wakanda Forever appartient à cette seconde catégorie, celle des œuvres que la réalité a fracturées en plein vol. La disparition de Chadwick Boseman en 2020 n’a pas simplement créé un vide dans le casting — elle a redessiné l’architecture narrative d’un blockbuster entier. Ryan Coogler, le réalisateur, vient de lever le voile sur ce qu’aurait dû être la suite : un récit de transmission père-fils, structuré autour d’un rituel ancestral wakandais, où T’Challa et son jeune garçon affrontent ensemble la menace de Namor.
Ce scénario n’existe plus que dans les limbes hollywoodiennes. Pourtant, sa révélation éclaire d’une lumière crue le film que nous avons vu : non pas un prolongement naturel du premier opus, mais une réécriture totale. Un geste de cinéma contraint, déchiré entre l’hommage et la nécessité de relancer une machine industrielle.
L’essentiel à retenir
- Le scénario initial : Un film père-fils centré sur T’Challa et son enfant de huit ans, découvrant leur lien après le Blip
- Le rituel des 8 : Une tradition wakandaise où prince et roi passent huit jours isolés, l’enfant posant une question par jour
- La contrainte dramatique : Namor attaque durant le rituel, obligeant T’Challa à protéger son royaume sans rompre les règles sacrées
- La bascule : Après la mort de Boseman, Coogler transforme un récit de transmission en une méditation sur le deuil collectif
Quand la mort impose une autre grammaire
Ryan Coogler l’a confié au New York Times : le premier jet comptait 180 pages. Le nom de code du projet ? Summer Break. L’intrigue suivait Toussaint, huit ans, fils caché de T’Challa et Nakia, qui passe un été avec un père qu’il n’a jamais vraiment connu. Le Blip — cette disparition de cinq années provoquée par Thanos — servait de catalyseur émotionnel : comment rattraper le temps perdu ? Comment transmettre un héritage royal à un enfant qui vous considère comme un étranger ?
Le dispositif central reposait sur le Rituel des 8, une cérémonie fictive inventée pour le scénario. Chaque prince wakandais, à ses huit ans, doit s’isoler avec son père dans la nature pendant huit jours. Aucun confort, aucune technologie. L’enfant pose une question par jour, le parent doit répondre sans détour. Une contrainte narrative limpide : le compte à rebours, la vulnérabilité, la mise à nu progressive d’un souverain devant son héritier.
Cette idée révèle l’obsession de Coogler pour les dynamiques intergénérationnelles — déjà présente dans Fruitvale Station et Creed. Mais ici, elle prenait une dimension mythologique : le roi ne transmet pas seulement un titre, il se dépouille de son image publique pour exister comme père. Dans un univers Marvel saturé de spectacle, ce choix aurait pu produire quelque chose de rare : un blockbuster à taille humaine.
Namor et le piège du rituel
L’antagoniste était déjà Namor, souverain sous-marin de Talokan. Mais son rôle différait. Dans la version initiale, il attaque précisément durant le Rituel des 8. Le timing n’est pas accidentel : il vise à désarticuler le Wakanda au moment où son roi se trouve le plus exposé. T’Challa doit alors faire face à un dilemme impossible : respecter les règles sacrées du rituel ou rompre le pacte pour sauver son peuple.
Le script prévoyait une contrainte physique littérale. Père et fils devaient rester liés — attachés — tout au long de la cérémonie. Chaque combat devenait une question morale. Chaque mouvement tactique, une trahison potentielle de la tradition. Coogler transformait ainsi l’action en tension éthique : le spectaculaire se chargeait de responsabilité, l’héroïsme se mesurait à l’aune du sacrifice intime.
C’est une mécanique dramatique puissante, presque grecque dans sa cruauté. Elle aurait forcé le personnage à incarner deux rôles contradictoires simultanément : le protecteur d’une nation et le gardien d’un lien familial fragile. Dans un MCU souvent aimant de la surenchère pyrotechnique, ce type de contrainte aurait pu produire un film d’une tension inhabituelle.
Le film réalisé : horizontalité et reconstruction
Wakanda Forever, tel qu’il existe, prend une direction opposée. Là où le scénario originel organisait une verticalité — le père, le fils, la lignée dynastique —, le film sorti en salles déploie une horizontalité : une communauté, des femmes, des alliances fracturées. Shuri devient le centre nerveux, mais son arc refuse l’héroïsme lisse. Elle traverse la colère, le refus, l’orgueil vengeur. Coogler la filme non comme une icône, mais comme un visage en résistance.
Ramonda, Okoye, Nakia : trois rapports au pouvoir, trois manières de porter l’absence. La reine mère incarne la souveraineté endeuillée, Okoye la loyauté disciplinée, Nakia l’exil volontaire. Ce réseau de personnages permet au film de déployer une gamme émotionnelle rarement autorisée dans un produit Marvel. On sent un cinéaste qui, au-delà des obligations de franchise, travaille la direction d’acteurs pour atteindre des zones ambivalentes : l’autorité qui vacille, la dignité qui tient, la violence qui couve.
Le film n’échappe pas totalement aux réflexes de l’usine à récits. Certaines transitions paraissent programmatiques, certains personnages secondaires ont une fonction d’aiguillage plus que de nécessité dramatique. On sent parfois les coutures, comme si le montage devait concilier la respiration du deuil et la cadence attendue d’un spectacle mondial. Mais Coogler parvient malgré tout à installer des séquences où le MCU, d’ordinaire si pressé, accepte de prendre le temps.
Deux conceptions de l’héritage
Ce qui rend les révélations de Coogler si stimulantes, c’est qu’elles mettent en regard deux philosophies narratives distinctes. Le projet initial traitait l’héritage comme un passage organisé : un père transmet, un fils reçoit, le royaume se projette. Wakanda Forever traite l’héritage comme une chose cassée, imprévisible, qui circule malgré tout.
L’héritage n’est plus un protocole. C’est une question ouverte : qui porte l’idée de Black Panther quand le visage qui l’incarnait n’est plus là ? Dans un cas, le récit se construit autour d’une règle (le rituel, ses jours, ses questions). Dans l’autre, il se construit autour d’une absence (un trou dans l’image, une place vide dans le champ). C’est une différence de nature, pas seulement de scénario.
Coogler affirme ainsi quelque chose de rare dans cet univers : un film peut être un objet de franchise tout en assumant une part de cinéma du réel, au moins dans son rapport au temps et à la perte. Il refuse la continuité cosmétique. Il accepte que l’architecture émotionnelle ait changé.
Namor, miroir géopolitique
Dans la version finale, Namor reste une réussite d’écriture et de design. Il n’est pas simplement un adversaire : c’est un souverain avec sa logique, ses blessures, sa mémoire coloniale. La confrontation entre Wakanda et Talokan devient alors plus intéressante qu’un affrontement de territoires. C’est un duel de récits nationaux, deux utopies contraintes par la peur d’être découvertes, deux cultures qui se pensent inviolables.
Dans le scénario originel, Namor aurait eu une fonction plus directement déstabilisatrice du rituel père-fils. Dans la version finalisée, il sert de catalyseur géopolitique et moral : jusqu’où une nation endeuillée peut-elle rester fidèle à ses principes ? Le film n’apporte pas de réponse simple. Il laisse subsister un malaise, une zone grise, comme si le deuil lui-même empêchait toute pureté morale.
L’aspect géopolitique semblait d’ailleurs plus développé dans le premier jet. Coogler évoque une « combinaison », un « conflit à trois » entre le Wakanda, les États-Unis et Talokan. Valentina Allegra de Fontaine, directrice de la CIA, avait un rôle « beaucoup plus actif ». Ce triangle aurait permis d’explorer plus finement la position du Wakanda : nation africaine technologiquement avancée, prise entre l’impérialisme occidental et une puissance sous-marine tout aussi isolationniste.
Ce que Coogler n’a jamais pu montrer à Boseman
Le réalisateur l’a confié : il a terminé le scénario et l’a transmis à Chadwick Boseman. Mais l’acteur était déjà trop affaibli par la maladie pour le lire. Cette révélation souligne la dimension particulièrement douloureuse de l’abandon de ce projet. Coogler considère ce script comme l’un des plus personnels de sa carrière. Il ne le verra jamais à l’écran.
Il y a quelque chose de troublant dans cette histoire de film fantôme. Imaginer T’Challa confronté au danger avec son fils à ses côtés projette une autre lumière sur ce que Wakanda Forever choisit finalement de mettre au centre : non pas le passage de la couronne, mais la recomposition d’un monde sans son roi. Entre ces deux films, il n’y a pas concurrence mais dialogue. L’un aurait été un récit de transmission encadrée, l’autre est un récit de transmission accidentée.
Marvel face à l’impensable
La situation était à la fois industrielle et profondément humaine. Industrielle, parce que Marvel Studios fonctionne sur un calendrier, des arcs narratifs, une promesse de cohérence globale. Humaine, parce que Boseman avait choisi, avec une dignité rarement commentée à sa juste valeur, de garder sa maladie hors de l’espace public.
Ce silence a eu une conséquence directe : au moment où l’équipe apprend la nouvelle, le projet de suite existe déjà, avec un scénario conséquent et une intention claire. Coogler se retrouve devant un dilemme que le cinéma contemporain connaît mal : recast ou réécriture. Le choix de ne pas remplacer Boseman n’est pas un simple geste éthique. C’est une décision d’écriture, de tonalité, de rapport au spectateur.
Elle change l’axe du récit, la place des corps à l’écran, la manière dont une franchise peut accueillir le manque. Marvel aurait pu recaster. D’autres franchises l’ont fait. Mais ici, le studio et le cinéaste ont choisi de faire du vide un matériau dramatique. C’est un choix courageux, même s’il a généré un film parfois bancal, parfois maladroit, souvent sincère.
L’avenir du Wakanda et la mémoire d’un roi
Ryan Coogler travaille actuellement sur Black Panther 3. Letitia Wright a confirmé que le projet est « en cours », même si le réalisateur doit « retourner dans son laboratoire pour réfléchir ». Plusieurs séries dérivées sont également en développement pour Disney+, dont Ironheart et un spin-off centré sur Okoye.
L’univers du Wakanda continue donc de s’étendre. Mais la question posée par Wakanda Forever demeure : quand une icône disparaît, qu’est-ce qui survit exactement ? Un symbole, une nation fictive, un costume, ou une certaine idée de la responsabilité, que le cinéma tente, film après film, de reformuler à hauteur d’humain ?
Le film qu’on ne verra jamais — celui avec T’Challa et Toussaint, le rituel dans la brousse, les huit jours de questions et de réponses — reste comme une ombre portée sur le film existant. Il rappelle que les grandes sagas ne sont pas des lignes droites. Elles sont habitées par des êtres humains, altérables, mortels. Et parfois, le plus beau geste de cinéma consiste à accepter cette fragilité plutôt qu’à la masquer.
