Cette semaine, les séries ont un petit goût de revanche : elles fouillent la mémoire, grattent les nerfs et regardent des personnages se débattre avec ce que le temps leur a laissé sur les bras. Il y a la nostalgie politique de Camarades, la colère intime de Youth, l’amertume bureaucratique de Slow Horses et la noirceur clinique de Deadline ; autrement dit, quatre façons très différentes de rappeler qu’une bonne série ne sert pas seulement à meubler un canapé, mais à remuer un peu la poussière sous le tapis.

Dans le cas de Camarades, l’affaire est d’autant plus piquante qu’elle s’attaque à un objet presque mythologique : l’université de Vincennes, née dans l’urgence après Mai 68, installée dans le bois, rasée en 1980, et devenue depuis une sorte de fantôme glorieux dans l’histoire intellectuelle française. On parle d’un lieu où ont circulé des figures comme Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault ou Hélène Cixous, mais aussi des étudiants salariés, des militants maoïstes, trotskistes ou situationnistes. Bref, un bouillon où la théorie se mélangeait à la bagarre, la culture à la politique, le verbe à la friction. Le genre de matière qui, à la télévision, peut vite tourner au musée ou, au contraire, à la comédie nerveuse si on sait y mettre du rythme.

Les créateurs de la série, trop jeunes pour avoir connu cette époque, ont choisi de ne pas faire semblant d’avoir vécu le décor. Ils passent par les archives, par le jeu de la reconstitution, par une forme de fantaisie historique qui évite le piège du cours magistral. Et surtout, ils trouvent un axe dramatique bien plus malin qu’un simple catalogue de références : un président d’université à bout de souffle, incarné par Grégory Gadebois, qui devient une sorte de père dépassé par sa propre progéniture idéologique. Ça sent la crise de génération, le pouvoir qui se délite, la vieille machine institutionnelle qui grince. En clair : Vincennes n’est pas seulement un décor, c’est un champ de bataille.

Vincennes, ou l’université qui n’a jamais vraiment disparu

Pour rappel, Vincennes n’a pas été pensée comme une fac ordinaire. Elle naît en 1968 dans un contexte de refondation politique et universitaire, avec l’idée de casser un certain entre-soi académique. Le centre universitaire expérimental attire alors des profils qui ne rentraient pas dans les cases de la Sorbonne classique : ouvriers, salariés, militants, chercheurs iconoclastes, artistes. Le projet finit par déranger tout le monde, ce qui est souvent le signe qu’il touchait juste. Sa disparition en 1980 n’a pas effacé son aura ; elle l’a au contraire transformée en légende, avec ce parfum de liberté un peu sale, un peu bricolée, qui nourrit si bien les fictions.

Ce que Camarades semble comprendre, c’est que la mémoire universitaire n’est pas qu’une affaire de dates et de noms propres. C’est aussi une question de corps, de conflits, de hiérarchies qui se fissurent. Et là, notre chère télévision publique ou privée selon les cas a parfois le réflexe de lisser les angles. Ici, au contraire, l’angle est précisément le sel du projet : montrer comment un lieu de savoir peut devenir un théâtre politique, puis un souvenir encombrant. On ne regarde pas Vincennes comme un mausolée, mais comme une cocotte-minute.

Grégory Gadebois, ou le chef de guerre en chaussons

Le choix de Grégory Gadebois n’a rien d’anodin. L’acteur a cette présence massive, presque terrienne, qui lui permet d’incarner des figures d’autorité sans les rendre immédiatement majestueuses. Il a souvent joué des hommes cabossés, des costauds fragiles, des êtres qui tiennent debout par fatigue autant que par conviction. Dans Camarades, cette matière-là devient précieuse : le président d’université n’est pas un demi-dieu, encore moins un héros de fresque, mais un type qui tente de garder la barre pendant que tout le monde rame dans des directions opposées. Et ça, c’est beaucoup plus drôle, beaucoup plus humain, beaucoup plus juste.

La série semble aussi jouer avec une mécanique comique très classique, presque de troupe, où les idéologues, les administratifs, les professeurs et les étudiants s’entrechoquent dans un espace réduit. Sauf qu’ici, la farce n’annule pas le fond politique ; elle le rend plus vif. C’est souvent là que les séries historiques se plantent, en surchargeant d’emphase ce qui devrait rester mobile. Camarades, au contraire, paraît vouloir faire respirer les archives, les faire parler sans les momifier. Le passé, quand il est bien filmé, n’a rien d’un vieux meuble : c’est un moteur qui tousse encore.

Les autres, ce n’est pas du remplissage

Autour de Camarades, la sélection de la semaine dessine un joli contrechamp. Youth s’intéresse à une femme confrontée aux incertitudes de la cinquantaine, avec cette rage discrète qui fait souvent les meilleurs portraits contemporains : ni mélodrame appuyé, ni comédie de salon, mais une tension entre ce qu’on a cru stabilisé et ce qui recommence à vaciller. Slow Horses, de son côté, continue d’explorer le triste sort des agents relégués par leur propre camp, ce qui reste l’une des plus belles idées de série d’espionnage de ces dernières années : prendre les rebuts du système et en faire les vrais personnages tragiques. Quant à Deadline, elle s’enfonce dans un registre plus sombre encore avec une infirmière toxicomane qui se sert dans l’armoire à pharmacie de ses patients en fin de vie. Pas franchement une promenade du dimanche, mais au moins la série sait où elle met les pieds.

Ce qui relie ces quatre titres, ce n’est pas un thème paresseux du genre « la crise de nos sociétés » qu’on sert à toutes les sauces. C’est plutôt une même obsession pour les marges : marges du pouvoir, marges de l’âge, marges de l’institution, marges de la morale. Et c’est là que la télévision, quand elle sort de sa routine, devient intéressante : elle ne montre pas des vainqueurs, elle observe des gens qui tiennent encore debout alors que le sol bouge. Pas besoin de fanfare : le vrai suspense, c’est souvent la manière dont on continue à marcher quand tout se dérobe.

Au fond, Camarades a peut-être trouvé la bonne distance : assez de mémoire pour sentir le poids du lieu, assez de fiction pour ne pas s’agenouiller devant lui. Et si la série réussit son coup, ce ne sera pas parce qu’elle aura reconstitué Vincennes à la virgule près, mais parce qu’elle aura compris qu’un mythe français mérite mieux qu’un carton d’archives. Il mérite des personnages qui se chamaillent, des idées qui cognent, et un peu de désordre dans les couloirs. Le reste, comme on dit à la rédaction quand une série a du coffre, c’est du bonus. Ou du baratin. Et on sait très bien lequel des deux on préfère.

Bande-annonce VF de Camarades

Part.
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