1967. Dans les salles obscures françaises, quelque chose d’inédit se produit. Pour la première fois, Astérix et Obélix prennent vie sur grand écran. Les spectateurs découvrent, médusés, leurs héros de papier animés, parlants, vivants. Ce moment marque le début d’une saga cinématographique sans précédent dans l’histoire du septième art français. Près de soixante ans plus tard, quinze films ont transporté les irréductibles Gaulois à travers les décennies, les technologies et les visions artistiques. Cette odyssée cinématographique raconte bien plus que de simples adaptations : elle dévoile les mutations profondes d’une industrie, les ambitions démesurées de créateurs passionnés et la résilience d’un univers capable de traverser les époques sans perdre son âme.
L’essentiel à retenir
- 15 films ont été produits depuis 1967, alternant animation traditionnelle, prises de vues réelles et images de synthèse 3D
- Mission Cléopâtre (2002) reste le plus grand succès avec 14,5 millions d’entrées en France
- Roger Carel a prêté sa voix à Astérix pendant près de 50 ans dans les versions animées
- Les adaptations ont évolué des dessins animés simples des années 60 aux superproductions à 78 millions d’euros
- Goscinny et Uderzo ont eux-mêmes réalisé deux films d’animation et créé leurs propres studios
Quand Dargaud trahit les créateurs : la naissance secrète d’un phénomène
L’histoire commence dans l’ombre, par une trahison. En 1965, Georges Dargaud, éditeur d’Astérix, contacte discrètement Raymond Leblanc des studios Belvision. Son projet ? Adapter le petit Gaulois en dessin animé pour la télévision. Le détail qui transforme cette initiative en scandale : ni Goscinny ni Uderzo ne sont informés.
Pendant des mois, les studios belges travaillent sur Astérix le Gaulois dans le plus grand secret. Roger Carel enregistre les voix à l’été 1966, reprenant son rôle du feuilleton radiophonique de France Inter. Gérard Calvi compose cette mélodie qui deviendra l’ADN sonore du personnage. Tout se fait dans le dos des créateurs, persuadés qu’Astérix ne mérite que le cinéma — jamais la télévision, trop pauvre techniquement.
L’automne 1967 marque le moment de vérité. Goscinny et Uderzo découvrent l’existence du film. La projection privée organisée à Bruxelles les laisse déconcertés, émus mais profondément déçus. L’animation rudimentaire, cette « aberration du style télévision » selon les mots de Goscinny, contraste violemment avec leurs ambitions. Pire encore : Dargaud leur annonce que le film sortira au cinéma, face aux exploitants enthousiastes.
Décembre 1967. Astérix le Gaulois triomphe avec 2,4 millions d’entrées en France, 6,2 millions en Allemagne. Un succès colossal bâti sur une animation limitée et un malentendu artistique. Contraints d’endosser la paternité d’une œuvre qu’ils n’ont pas voulue, les auteurs obtiennent néanmoins une concession capitale : contrôler les prochaines adaptations. Cette humiliation fondatrice va paradoxalement lancer l’une des plus belles aventures du cinéma d’animation français.
Les studios Idéfix : quand Goscinny et Uderzo défient Disney
1973. Dans un immeuble parisien moderne, quelque chose d’extraordinaire prend forme. Goscinny et Uderzo inaugurent leurs propres studios d’animation, baptisés Idéfix en hommage au petit chien. L’ambition dépasse tout ce que l’animation française a connu depuis Paul Grimault. Ils veulent créer le Disney français, rien de moins.
Les studios s’équipent du matériel le plus moderne, rassemblent une équipe permanente d’une soixantaine d’artistes internationaux — certains transfuges de chez Disney. Cette révolution industrielle bouleverse un paysage français où l’animation se cantonne généralement à de petites structures précaires travaillant pour la publicité. Pour former cette main-d’œuvre qualifiée, l’école des Gobelins ouvre même un département dédié au cinéma d’animation.
Le pari financier s’avère colossal. Contrairement à la logique économique habituelle, Goscinny et Uderzo maintiennent leurs équipes à demeure entre chaque projet. Ce choix coûteux repose sur un postulat : avoir suffisamment de commandes pour occuper continuellement leurs talents. Ils reproduisent le modèle industriel Disney, convainquus que la qualité nécessite cette stabilité.
Les Douze Travaux d’Astérix (1976) incarne cette ambition démesurée. Histoire originale conçue comme un film à sketches, l’œuvre permet à Goscinny d’aligner genres, caricatures nationales et satires absurdes — notamment cette scène mémorable de la Maison qui Rend Fou, critique acerbe de l’administration française. Pierre Watrin et Henri Gruel dirigent l’animation sous le contrôle constant des auteurs. Uderzo dessine personnellement storyboard, planches-modèles, situations complètes.
Mars 1976 en Allemagne, octobre en France. Le film cartonne avec 7,1 millions d’entrées outre-Rhin, 2,2 millions dans l’Hexagone. La qualité de l’animation — quoique inégale selon les séquences — s’affirme nettement supérieure aux précédents opus. Pourtant, le rêve se fissure. Entre les projets annexes qui peinent à décoller et les difficultés à maintenir les équipes sans commandes suffisantes, la réalité économique rattrape l’utopie créative.
5 novembre 1977. René Goscinny meurt brutalement. Quelques mois plus tard, en mars 1978, Uderzo ferme les studios Idéfix. L’aventure aura duré cinq ans, laissant derrière elle un héritage artistique majeur mais un modèle économique insoutenable. Le Disney français ne verra jamais le jour. Reste une leçon : même le génie créatif ne suffit pas sans la machine industrielle qui le soutient.
1999 : la révolution des acteurs en chair et en os
Pendant trente ans, l’idée paraissait impossible. Goscinny le répétait : adapter Astérix avec de vrais comédiens relève de l’absurdité. Le nez d’Obélix, les proportions grotesques des personnages, les gags visuels impossibles à reproduire… Louis de Funès avait rêvé d’incarner Astérix, Claude Lelouch avait proposé de recruter des « monstruosités » dans la rue, rien n’avait abouti. Jusqu’à ce qu’un jeune producteur nommé Thomas Langmann bouleverse la donne.
1992. Langmann, fils de Claude Berri, pressent le potentiel colossal d’un Astérix en chair et en os. Un an lui faut pour convaincre les réfractaires — son père et Albert Uderzo. Son atout maître ? Christian Clavier et Jean-Marie Poiré, auréolés du triomphe des Visiteurs, plus Gérard Depardieu. Berri finit par capituler devant cette équipe en or et garantit à Uderzo les moyens nécessaires : 274 millions de francs, le plus gros budget jamais assemblé pour un film français.
Claude Zidi prend les rênes. Le scénario original pioche dans plusieurs albums : la capture de Panoramix pour priver le village de potion, le questeur romain du Chaudron, le charlatan du Devin. Gérard Lauzier écrit les dialogues. Le plateau rassemble Michel Galabru, Claude Piéplu, Daniel Prévost, Sim, et Roberto Benigni fraîchement oscarisé pour La Vie est Belle.
Les décors défient l’imagination. Le village gaulois s’érige aux studios d’Arpajon, un fort romain géant dans les plaines de Clairefontaine, le cirque aux studios Bavaria de Munich. Jean Rabasse conçoit des environnements réalistes, chargés, aux antipodes de la clarté graphique d’Uderzo. Sylvie Gautrelet adapte les costumes : exit les couleurs vives de la BD, place aux teintes délavées, aux vêtements superposés « un peu loques ». Certains acteurs portent des prothèses faciales pour approcher les physiques cartoonesques.
Le tournage s’étend de février à juin 1998, interrompu par un grave accident de moto de Depardieu. Six mois de montage et d’effets spéciaux suivent. La promotion atteint des sommets : 780 écrans pour le lancement.
Février 1999. Astérix et Obélix contre César explose le box-office : près de neuf millions de spectateurs en France, quinze millions à l’international. Plus gros succès de l’année devant Tarzan, Star Wars épisode I et Matrix. Les critiques tempèrent : réalisation faible, scénario bancal, humour inégal. Peu importe. L’impossible vient de se produire. Astérix existe désormais en chair et en os, et le public français vient de découvrir sa première véritable superproduction hexagonale tirée d’une bande dessinée.
Mission Cléopâtre : quand Alain Chabat écrit une légende
Alain Chabat avait refusé. Lorsque Claude Berri lui avait proposé d’écrire les dialogues du premier Astérix et Obélix, le réalisateur avait décliné sèchement : pas assez fidèle à l’esprit de Goscinny et Uderzo. Cette intransigeance de fan absolu va transformer le deuxième film en phénomène culturel.
1999. Berri comprend qu’il tient son cinéaste. Il l’oriente vers Astérix et Cléopâtre, l’album le plus cinématographique de la saga : voyage exotique, enjeux épiques, décors grandioses. Chabat écrit vingt-deux versions du scénario en sept mois. Son approche ? Respecter scrupuleusement la trame originale et la plupart des dialogues, mais y greffer son humour absurde et ses références à la culture populaire — exactement comme le faisait Goscinny.
Le casting assemble Clavier et Depardieu, auxquels s’ajoutent Claude Rich en Panoramix et Chabat lui-même en Jules César. Mais surtout : Jamel Debbouze en Numérobis, alors au sommet de sa popularité. Autour d’eux gravitent Chantal Lauby, Gérard Darmon, Jean-Pierre Bacri, Édouard Baer, les Robins des Bois, Dieudonné. Monica Bellucci incarne une Cléopâtre sensuelle. Pierre Tchernia prête sa voix légendaire à la narration.
330 millions de francs sont investis — nouveau record français. Chabat privilégie les effets pratiques et les vrais décors. Direction Maroc plutôt qu’Égypte. Thanh At Hoang conçoit des architectures à mi-chemin entre fantaisie et réalité historique. Les robes de Cléopâtre ? Inspirées des costumes d’Elizabeth Taylor dans le péplum de Mankiewicz que Goscinny et Uderzo avaient adoré parodier.
Août 2000 à février 2001. Le tournage enchaîne Malte, les studios Atlas au Maroc, le désert, puis Épinay et Fontainebleau. Chabat laisse Debbouze et Baer improviser. Il modère le jeu de Clavier, trop proche de Jacquouille. Deux tempêtes de sable perturbent les prises. La postproduction numérique mobilise des équipes pendant des mois.
Janvier 2002. Mission Cléopâtre déferle sur 945 écrans. Le résultat dépasse toutes les prévisions : 14,5 millions d’entrées en France, dix millions à l’international. Plus gros succès de l’année, devant les nouveaux Harry Potter et Le Seigneur des Anneaux. Les répliques deviennent cultes instantanément : « C’est une bonne situation ça, scribe ? », « T’as pas de vie », « Mais t’es pas net toi »…
La critique salue le respect de l’univers, la profusion de gags, le spectacle. On reproche parfois l' »humour Canal+ » et la relégation d’Astérix au second plan derrière Numérobis. Uderzo et Anne Goscinny affichent leur enthousiasme — même si des rumeurs évoqueront plus tard une déception du dessinateur face aux partis pris de Chabat.
Peu importe les controverses. Mission Cléopâtre transcende son statut d’adaptation pour devenir un monument du cinéma populaire français. Vingt ans plus tard, des enfants qui n’étaient pas nés citent encore par cœur ses répliques. Alain Chabat a accompli l’impossible : créer un film plus grand que ses personnages, sans les trahir.
Alexandre Astier : l’animation 3D qui ressuscite l’esprit originel
2008. Après le désastre critique d’Astérix aux Jeux Olympiques, la franchise vacille. Le public s’est déplacé (6,8 millions d’entrées) mais la presse massacre un film jugé « bling-bling », bourré de célébrités au détriment de l’histoire. Astérix semble avoir perdu son âme dans les superproductions clinquantes. Il faudra six ans pour que la magie réapparaisse, portée par un créateur obsessionnel venu de la télévision.
2010. M6 confie à Alexandre Astier, cerveau de Kaamelott, la réalisation d’un Astérix en animation 3D — une première pour la saga. Le choix de l’album lui appartient. Il écarte Astérix en Hispanie proposé par la chaîne et retient Le Domaine des Dieux (1971). Pourquoi ? Les thèmes — écologie, urbanisation, enracinement — résonnent avec une modernité troublante.
Astier respecte l’intrigue originale tout en exacerbant les enjeux. Le village ne subit pas simplement une nuisance : il frôle la disparition. Louis Clichy, ancien animateur Pixar sur WALL-E et Là-haut, coréalise. Les studios Mikros Image et Belvision produisent l’animation. Budget : 30 à 37 millions d’euros.
Le coup de maître ? Convaincre Roger Carel de sortir de sa retraite pour prêter une dernière fois sa voix à Astérix. Presque cinquante ans qu’il incarne le personnage. Quand il apprend le projet, il se présente spontanément. Astier s’entoure de sa troupe Kaamelott pour les seconds rôles.
Le défi technique se révèle colossal. Transposer le trait si particulier d’Uderzo en 3D nécessite des modèles de personnages qui, tout en existant dans un espace tridimensionnel, conservent proportions et expressivité des dessins originaux. Les animateurs appliquent des textures imitant le trait original, utilisent un éclairage rappelant l’aspect aplati des cases de BD. Le résultat marie harmonieusement respect de l’œuvre source et possibilités offertes par les nouvelles technologies.
Novembre 2014. Le Domaine des Dieux sort en salles. Près de trois millions d’entrées — le meilleur score d’un Astérix animé depuis des décennies. La critique unanime salue graphisme, interprétation, comique. Uderzo, d’abord inquiet, proclame finalement que c’est la meilleure adaptation de tous les films Astérix. Anne Goscinny considère que « ce film inscrit Astérix au XXIe siècle ».
2018. Fort de ce triomphe, Astier récidive avec Le Secret de la Potion Magique, première histoire originale depuis Les Douze Travaux. L’intrigue aborde l’avenir du village : Panoramix vieillit et cherche un successeur. Uderzo, qui pensait avoir exploré tous les sujets possibles avec Goscinny, valide immédiatement.
Roger Carel parti définitivement à la retraite, Astier confie surprenamment la voix d’Astérix à Christian Clavier, qui renoue avec le héros qu’il avait incarné « en chair et en os ». Budget : 33,7 millions d’euros. Décembre 2018, sortie triomphale : près de quatre millions d’entrées, nouveau record d’Astérix animé. Nomination au César du meilleur film d’animation.
Alexandre Astier a accompli un exploit : prouver qu’Astérix pouvait retrouver sa grandeur sans renier la modernité. En respectant l’intelligence du matériau original plutôt qu’en le noyant sous des célébrités et des budgets démesurés, il a ressuscité l’esprit de Goscinny et Uderzo. Parfois, revenir aux sources constitue la véritable révolution.
Guillaume Canet et l’échec de l’Empire du Milieu : la fin d’un cycle
2017. Dans les bureaux de Pathé, un projet fou germe : envoyer Astérix et Obélix en Chine. L’idée vient du producteur Yohan Baiada. La logique semble imparable — la Chine représente un marché colossal, inexploité pour les Gaulois. Guillaume Canet hérite du projet. Il écrira, réalisera et jouera Astérix. Gilles Lellouche incarnera Obélix.
Le scénario original imagine la fille de l’impératrice de Chine, renversée par un coup d’État, venant demander de l’aide au village. Parallèlement, Jules César et l’armée romaine prennent aussi la direction de l’Empire du Milieu. Julien Hervé et Philippe Mechelen (scénaristes des Tuche) écrivent une première version, retravaillée par Canet.
L’ambition initiale : une coproduction franco-chinoise, tournage partiel en Chine, intégration de vedettes sinophones. Canet effectue plusieurs voyages là-bas, notamment lors d’un déplacement présidentiel. La réalité rattrape le rêve. Les investisseurs chinois hésitent — Astérix reste inconnu là-bas. Les relations sino-françaises se glacent après la dénonciation du génocide des Ouïghours. La censure officielle refuse le scénario.
2020. La pandémie de Covid-19 achève d’enterrer les velléités asiatiques. La production se recentre entièrement sur la France. Pathé rassemble 65 millions d’euros sans partenaires étrangers. Le tournage s’étend d’avril à août 2021 : studios de Bry-sur-Marne, ancienne base aérienne de Brétigny-sur-Orge, Auvergne, quelques jours dans le désert marocain.
Canet assemble une distribution pléthorique : Vincent Cassel, Marion Cotillard, Pierre Richard, Ramzy Bedia, José Garcia, plus humoristes, chanteurs, influenceurs, sportifs. Les personnages asiatiques sont joués par des comédiens français d’origine chinoise. Le réalisateur veut montrer un Astérix « déconstruit » arrêtant de manger du sanglier, puiser dans des références actuelles comme Goscinny, s’imprégner du cinéma d’action asiatique.
Février 2023. Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu débarque dans les salles après une campagne de promotion massive. Le résultat déçoit : 4,6 millions d’entrées, loin des six à sept millions minimum espérés. La critique assassine juge le film décevant, mal construit, peu divertissant. Les spectateurs ne suivent pas.
Quelques succès à l’étranger et une bonne audience sur Netflix à partir de mai tempèrent à peine l’échec. Ce cinquième opus en prise de vues réelles — le dernier conçu du vivant d’Uderzo, mort en mars 2020 — marque probablement la fin d’un cycle. Après vingt-quatre ans et cinq films live, de Contre César à L’Empire du Milieu, la formule s’essouffle.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le premier avait réuni neuf millions de spectateurs. Mission Cléopâtre avait explosé à 14,5 millions. Aux Jeux Olympiques était retombé à 6,8 millions. Au service de Sa Majesté s’était effondré à 3,8 millions. L’Empire du Milieu stagne à 4,6 millions. La trajectoire dessine une courbe claire : le public ne croit plus aux Astérix en chair et en os.
Pourtant, un sixième film se prépare chez StudioCanal, réalisé par Jonathan Cohen. Il adapterait… Les Douze Travaux d’Astérix, le film d’animation de 1976. Comme si, après tous ces détours, la franchise revenait inéluctablement à ses origines. Comme si la seule voie pour avancer consistait à regarder en arrière, vers l’époque où Goscinny et Uderzo tenaient encore les rênes de leur création.
Roger Carel, Christian Clavier, Gérard Depardieu : les voix d’une épopée
Cinquante ans. C’est la durée pendant laquelle Roger Carel a incarné vocalement Astérix, de 1967 à 2014. Un record absolu dans l’histoire du doublage français. Une fidélité qui a forgé l’identité même du personnage pour plusieurs générations de spectateurs. Quand la voix de Carel résonne, Astérix existe — quelle que soit la qualité de l’animation ou du scénario.
1967. Carel double Astérix dans le tout premier film d’animation, après avoir déjà interprété le rôle au feuilleton radiophonique de France Inter en 1966. Sa voix un peu nasillarde, nerveuse, ironique, colle parfaitement au petit guerrier moustachu. Il traversera tous les films d’animation : Astérix et Cléopâtre (1968), Les Douze Travaux (1976), la trilogie Gaumont des années 80, Astérix et les Vikings (2006), jusqu’au Domaine des Dieux (2014).
À 87 ans, alors qu’il s’était retiré, Carel s’est présenté spontanément quand il a appris qu’Alexandre Astier préparait un nouveau film. Ce dernier raconte : « On n’osait pas lui demander. C’est lui qui est venu ». Pour Le Secret de la Potion Magique (2018), Carel parti définitivement à la retraite, Christian Clavier récupère le rôle vocal — bouclant ainsi la boucle puisqu’il avait incarné Astérix « en chair et en os » dans les deux premiers films live.
Face à lui, Gérard Depardieu incarne l’inamovible Obélix. De Contre César (1999) à L’Empire du Milieu (2023), il ne lâche jamais le rôle en prise de vues réelles — contrairement à celui d’Astérix, qui change quatre fois de visage. Cette constance forge une association mentale quasi indélébile : pour des millions de spectateurs, Obélix ressemble à Depardieu.
Le duo Clavier-Depardieu des deux premiers films bénéficie de leur complicité forgée dans Les Visiteurs. Leur succès marque tellement les esprits qu’on peine ensuite à les remplacer. Clovis Cornillac reprend Astérix dans Aux Jeux Olympiques (2008), apportant une dimension plus athlétique. Édouard Baer propose dans Au service de Sa Majesté (2012) une interprétation plus fine, spirituelle, proche de l’ironie mordante du personnage original. Guillaume Canet se glisse enfin dans la peau du héros pour L’Empire du Milieu (2023), un choix audacieux qui divise les fans.
Ces changements répétés d’interprètes illustrent les différentes visions des réalisateurs. Clavier jouait un Astérix nerveux, teigneux. Cornillac le rendait très BD. Baer l’intellectualisait. Canet le « déconstruisait ». Chacun apporte sa touche, mais aucun ne parvient à s’imposer durablement.
Au-delà des protagonistes, les films multiplient les castings prestigieux : Roberto Benigni, Alain Delon, Monica Bellucci, Jamel Debbouze, Benoît Poelvoorde, Marion Cotillard, Vincent Cassel… La tradition des caméos de célébrités s’installe : Michael Schumacher dans Aux Jeux Olympiques, Zlatan Ibrahimović dans L’Empire du Milieu. Ces clins d’œil, absents des BD, ancrent les films dans leur époque tout en élargissant l’audience.
Pourtant, une évidence s’impose : aucune star, aucun nom prestigieux ne remplace jamais l’essentiel — le respect de l’esprit créé par Goscinny et Uderzo. Roger Carel l’avait compris instinctivement. Sa voix ne cherchait pas à briller ; elle servait le personnage. C’est cette humilité-là qui manque parfois aux superproductions modernes, noyées sous le poids des égos et des budgets.
