Narnia : Le neveu du magicien de Greta Gerwig dévoile Daniel Craig en sorcier bancal

Entre glam rock, fantasy biblique et Netflix, Gerwig joue la carte du grand écart plutôt que du confort

Greta Gerwig ne revient pas avec un petit film sage pour se remettre de Barbie : elle attaque Narnia : Le neveu du magicien comme on entre dans un ring, avec du budget, du culot et une bonne dose de mauvais goût assumé. La première image de Daniel Craig en sorcier Andrew Ketterley dit déjà tout : on n’est pas là pour la carte postale de fantasy, mais pour un sacré numéro d’équilibriste.

Pour remettre les choses à leur place, Le neveu du magicien n’est pas le titre le plus connu de la saga de C.S. Lewis, et c’est précisément ce qui rend le pari plus piquant. Publié en 1955, ce préquel raconte l’origine de Narnia avant les aventures les plus célèbres de la franchise. Au cinéma, le matériau a déjà connu plusieurs vies, mais jamais cette partie-là n’avait eu droit à une adaptation en prises de vues réelles. Netflix, qui a récupéré le projet, mise donc sur un objet hybride : sortie en salles prévue le 12 février 2027, puis arrivée sur la plateforme en avril. Une fenêtre d’exploitation qui sent la stratégie à plein nez, parce qu’on ne sort pas une telle machine sans vouloir à la fois la caisse et la conversation.

Et c’est là que Gerwig devient intéressante : au lieu de lisser Narnia pour en faire un produit familial interchangeable, elle semble vouloir en faire un objet de cinéma qui a du grain, du style et un peu de travers.

Craig en sorcier, pas en demi-dieu

Daniel Craig en magicien, sur le papier, ça a quelque chose de presque absurde. On l’a vu en James Bond, monstre sacré du blockbuster d’espionnage, puis en Benoit Blanc chez Rian Johnson, détective à la fois précieux et malicieux. Ici, il hérite d’Andrew Ketterley, personnage moins flamboyant qu’il n’y paraît, et l’acteur le décrit comme quelqu’un qui s’emballe pour ses propres idées au point d’oublier les autres. Greta Gerwig, elle, va plus loin dans le portrait : elle le présente comme le plus idiot des magiciens capables de faire de la vraie magie. Voilà une formule qui a de la gueule, et qui évite surtout le piège du sorcier tout-puissant. On sent le refus du monolithe, le goût du raté, de la faille, du type qui se prend les pieds dans son propre sortilège. Bref, Craig ne joue pas le grand mage : il joue le type qui croit tenir la baguette alors qu’il a surtout la main qui tremble.

Ce choix n’a rien d’anodin. Dans une fantasy hollywoodienne saturée de figures surplombantes, le fait de rabaisser le magicien vers l’humain, le bancal, le vaniteux, ça change la température du film. On ne parle plus d’un simple récit d’aventures, mais d’une fable sur le pouvoir, l’aveuglement et la tentation de fabriquer un monde sans regarder ceux qu’on écrase au passage. C’est du C.S. Lewis relu par une cinéaste qui adore les dynamiques de groupe, les rapports de force et les personnages qui se racontent des histoires à eux-mêmes. Le péché originel du projet est peut-être là : faire croire qu’on adapte un classique pour enfants alors qu’on prépare un vrai film de mise en scène.

Affiche de Narnia : Le Neveu du magicien
Affiche de Narnia : Le Neveu du magicien

Du côté du Bowie, ça commence à sentir le soufre

Autre détail qui fait lever un sourcil : l’esthétique annoncée. La première image de Meryl Streep en Aslan a déjà fait parler avec son inspiration très années 1970, quelque part entre David Bowie et la créature sacrée réinventée. Ajoutez Emma Mackey en future Jadis dans une robe argentée qui brille comme une boule à facettes de luxe, et on comprend que Gerwig ne vise pas le naturalisme. Elle semble plutôt tirer Narnia vers le glam rock, le prog britannique, la fantaisie théâtrale. En clair, une fantasy qui ne veut pas seulement être belle, mais stylée jusqu’au bout des bottes. On n’est pas dans la forêt enchantée de service : on est dans une machine à fantasmes qui a décidé de se maquiller avant d’entrer en scène.

Ce virage visuel dit aussi quelque chose de l’époque. Après le raz-de-marée Barbie, qui a dépassé le milliard de dollars de recettes mondiales et transformé un jouet en champ de bataille idéologique, Gerwig a gagné un capital rare à Hollywood : celui de pouvoir tenter des choses sans se faire immédiatement rentrer dans le rang. C’est précieux, et franchement assez rare pour être signalé. Netflix, de son côté, n’achète pas seulement une franchise : la plateforme se paye une signature d’autrice capable de faire parler d’un univers déjà connu comme si on le découvrait pour la première fois. Pas idiot, le calcul. Surtout quand la concurrence empile les reboots comme d’autres empilent les assiettes sales.

La fantasy, ce vieux terrain miné

Adapter C.S. Lewis, ce n’est jamais neutre. Il y a la dimension religieuse, l’allégorie christique, la morale très lisible, et cette façon qu’a la saga de vouloir parler au jeune public sans renoncer à ses sous-textes théologiques. Ce genre de matière peut vite devenir raide comme une planche si on la traite au premier degré. Gerwig semble au contraire vouloir injecter du trouble, du mouvement, une forme de décalage presque pop. C’est risqué, évidemment. Mais la fantasy qui ne prend aucun risque finit souvent en produit d’ameublement, et on a déjà donné.

Le plus amusant, c’est que cette approche pourrait redonner à Narnia ce que les précédentes adaptations n’avaient pas toujours su préserver : un vrai sentiment de bizarrerie. Pas la bizarrerie décorative, non, la vraie, celle qui fait qu’un film vous regarde autant que vous le regardez. Si le projet tient la route, il pourrait devenir un bel objet de cinéma de studio qui refuse de se comporter comme un simple produit de plateforme. Sinon, il rejoindra la grande fosse commune des ambitions trop polies. Mais à ce stade, on préfère largement le pari au tiède. Et franchement, voir Daniel Craig jouer le sorcier qui s’emballe, ça a déjà plus de panache que bien des franchises qui tournent en pilote automatique.

Reste la question qu’on se pose tous, avec un petit sourire en coin : est-ce que Gerwig est en train de fabriquer le Narnia définitif, ou juste le plus étrange ? Dans les deux cas, on tient peut-être enfin une fantasy qui accepte de se salir les mains. Et ça, dans le royaume des lions parlants et des studios prudents, c’est presque un acte de guerre.

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