Camarades sur Arte.tv : Vincennes ressuscitée, la fac sauvage en série

Vincent BazireActualités17 septembre 2026

Une fiction qui mélange archives, amour et polar pour ranimer l’esprit indocile de l’université de Vincennes

Sur Arte.tv, Camarades ne se contente pas de rejouer l’histoire de l’université de Vincennes : la série la remonte comme un vieux moteur de contrebande, avec ses étincelles, ses ratés et son énergie de fin de nuit.

Pour comprendre l’affaire, il faut remonter à ce drôle d’objet qu’a été le centre universitaire de Vincennes, créé dans le sillage de Mai 68 et pensé comme une machine à casser les codes. On y a vu passer Michel Foucault, Gilles Deleuze, Hélène Cixous, Madeleine Rebérioux, et toute une génération d’enseignants qui faisaient de l’université autre chose qu’un sas à diplômes. Le détail n’est pas anodin : à Vincennes, on admettait des étudiants sans exiger le baccalauréat, ce qui, dans la France gaullienne puis post-gaullienne, relevait presque du sabotage institutionnel. Le pouvoir ne s’y est pas trompé. En 1980, Raymond Barre, alors premier ministre, s’en prend publiquement à Hélène Cixous, avant que le site ne soit rasé pendant l’été. Le symbole était clair : faire disparaître le lieu, mais aussi ce qu’il incarnait. Vincennes n’a pas seulement été fermée, elle a été visée comme une idée gênante.

Et voilà que Camarades, sur Arte.tv, revient gratter cette cicatrice avec un dispositif qui refuse la reconstitution poussiéreuse. D’après la source du Monde, la série mêle épisodes, histoires d’amour, intrigue policière, archives, pastiches du cinéma militant d’après 1968 et bande-son néopsychédélique. Autrement dit, on n’est pas dans le cours magistral filmé avec trois plans fixes et une morale en carton. On est dans une fiction qui comprend que Vincennes n’était pas seulement un lieu d’enseignement, mais un foyer de friction : entre politique et désir, théorie et corps, utopie et administration. La série choisit le romanesque pour parler d’un endroit où la pensée se vivait à même la peau.

Une fac, des fantômes, et pas mal de bazar

Le premier bon point de Camarades, c’est de ne pas traiter Vincennes comme un mausolée pour anciens combattants de la pensée critique. Le risque, avec ce genre de sujet, serait de fabriquer un objet compassé, plein de citations en vitrine et de nostalgie bien peignée. Ici, au contraire, la série semble préférer le désordre, ce qui est plutôt logique : Vincennes fut un laboratoire, donc un endroit où les formes se contredisaient, où les disciplines se frottaient, où l’autorité avait du mal à tenir sa ligne. Le récit télévisé peut alors faire ce qu’un documentaire académique ne peut pas toujours se permettre : faire sentir la circulation des idées dans les corps, les couloirs, les amours, les conflits. Quand une université devient personnage, il faut bien lui donner du souffle, pas une fiche Wikipédia.

Le choix des archives et des pastiches militantistes n’a rien d’un gadget. Il inscrit Camarades dans une tradition française très précise, celle des œuvres qui rejouent les images de l’engagement sans les momifier. On pense à certains travaux de Chris Marker, à la manière dont le cinéma politique a longtemps cherché sa forme entre le tract, l’essai et la fiction. Ici, la série semble comprendre qu’on ne ressuscite pas Vincennes en la figeant : il faut au contraire retrouver sa nervosité, son côté bricolé, sa joie presque insolente de contester les cadres. Et si la bande-son néopsychédélique peut faire lever un sourcil aux puristes, elle dit aussi quelque chose de juste : Vincennes n’était pas une fac sage, c’était un lieu où l’on cherchait d’autres fréquences. Pas très propre, mais sacrément vivant.

Le polar comme cheval de Troie

Autre idée maligne : greffer une intrigue policière à cette matière politique. Sur le papier, ça pourrait sembler un peu opportuniste, comme si la série voulait mettre une enquête pour faire passer la pilule historique. En réalité, c’est peut-être le meilleur moyen d’éviter le didactisme. Le polar, en France, a souvent servi de véhicule aux tensions sociales et idéologiques, de Z à L.627, en passant par les films qui utilisent le crime comme révélateur d’un ordre malade. Dans Camarades, l’enquête n’est pas là pour faire joli ; elle permet de faire circuler le soupçon, la mémoire et le conflit dans un espace déjà miné par les rapports de force. Le mystère n’est pas un ajout : c’est la forme naturelle d’un lieu qu’on a voulu faire taire.

Il faut aussi voir ce que ce choix raconte de notre époque. En 2026, faire une série sur Vincennes, ce n’est pas seulement exhumer une page d’histoire universitaire. C’est interroger un moment où l’institution acceptait encore d’être secouée, où l’université pouvait faire peur au pouvoir parce qu’elle produisait du désordre intellectuel. Aujourd’hui, alors que les plateformes aiment recycler les grands récits politiques en produits premium bien lisses, Arte.tv prend le contrepied en misant sur une mémoire indocile. C’est assez cohérent avec la ligne de la chaîne, qui a souvent préféré les objets hybrides aux formats trop sages. Et franchement, ça change des séries qui prennent l’air grave pour raconter des gens qui commandent des cafés en plan-séquence.

Le retour du refoulé, version campus

Ce qui rend Camarades intéressant, au fond, c’est sa manière de faire revenir un refoulé français : celui d’une université pensée comme espace d’expérimentation politique et esthétique. Vincennes n’a jamais été qu’un campus. C’était un test grandeur nature sur la possibilité d’ouvrir l’enseignement supérieur à d’autres profils, d’autres langages, d’autres désirs. Que ce projet ait fini rasé en 1980 dit assez bien la violence du retour à l’ordre. La série, elle, choisit l’inverse : elle redonne de la matière à ce que l’histoire officielle a voulu aplatir. Et elle le fait en assumant la fiction, ce qui n’est pas une faiblesse mais une arme. Quand l’archive seule ne suffit plus, le feuilleton peut devenir une machine à mémoire.

On peut imaginer que Camarades parlera autant aux cinéphiles qu’aux amateurs d’histoire politique, parce qu’elle semble travailler sur deux fronts à la fois : la reconstitution d’un climat intellectuel et la fabrication d’un plaisir de récit. C’est là que le projet devient vraiment intéressant. Une série sur Vincennes pourrait n’être qu’un objet patrimonial ; elle choisit d’être un objet de cinéma, avec ses ruptures de ton, ses strates visuelles, sa manière de faire cohabiter le sérieux et le jeu. Sérieuse comme le plaisir, oui, et c’est peut-être la meilleure définition de ce que Vincennes aura été : un endroit où penser n’excluait pas de vibrer. Le fantôme est de retour, et il n’a visiblement pas l’intention de se tenir tranquille.

Bande-annonce VF de Camarades

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