
Un documentaire en deux parties qui transforme les héritiers en trouble-fête et l’impôt en vrai sujet de cinéma
Sur Arte, l’argent ne fait pas seulement le bonheur des uns et le malheur des autres : il devient matière à récit, à conflit, à vertige politique. Avec Ultra-riches – Taxe-moi (si tu peux !), Thomas Lafarge s’attaque à un sujet qui sent moins la leçon de morale que la guerre de classes en costume sur mesure.
Le point de départ a tout d’une scène de cinéma, ou d’un cauchemar pour service de communication : à Davos, en janvier 2024, une héritière autrichienne, Marlene Engelhorn, avance vers le Forum économique mondial avec une pancarte réclamant que les plus riches soient davantage taxés. Autour d’elle, les invectives pleuvent, et la petite procession ressemble à un plan-séquence de polar social, sauf qu’ici les héros ont grandi dans l’ombre des fortunes familiales. Le documentaire, diffusé en deux parties sur Arte le mardi 15 septembre à 21 heures, prend cette image comme porte d’entrée vers un sujet qui n’a rien d’abstrait : la manière dont les ultra-riches fabriquent, protègent et légitiment leur pouvoir fiscal. Et, au passage, comment une poignée d’héritiers ose dire à sa propre caste que la fête a assez duré. On tient là moins un exposé qu’un film de confrontation, avec Davos en décor de luxe et l’impôt en arme de dissuasion massive.
Pour comprendre la portée du film, il faut remonter à la charnière Reagan. En 1986, le président américain fait passer le taux maximal d’imposition de 70 % à 28 %, un basculement qui a servi de matrice à bien des politiques de dérégulation fiscale dans les décennies suivantes. Ce n’est pas un détail de comptable : c’est le moment où l’idée même de redistribution commence à se faire grignoter par le récit de la réussite individuelle, du ruissellement et de la fortune comme vertu civique. Depuis, les inégalités patrimoniales ont pris une ampleur que les économistes documentent depuis des années, pendant que les grands rendez-vous de la planète finance continuent de se tenir à huis clos, entre jets privés, badges satinés et éléments de langage. Le documentaire de Thomas Lafarge s’inscrit dans cette histoire-là, celle d’un monde où la fiscalité n’est plus un outil, mais un champ de bataille. Et quand la bataille oppose des héritiers à leur propre camp, on sort enfin du ronron habituel des discours sur “les riches” comme bloc homogène.
Le vrai sel du film, c’est précisément ce contre-pied : montrer que la contestation fiscale peut venir de l’intérieur du coffre-fort.
En apparence, le documentaire pourrait se contenter d’un angle militant assez balisé : les riches sont trop riches, les impôts trop faibles, les États trop timides. Sauf que Lafarge choisit une voie plus fine, et plus cinégénique aussi : il suit des figures qui ne demandent pas la charité, mais une refonte du contrat social. Marlene Engelhorn, héritière autrichienne, n’incarne pas une conversion de façade ; elle met en scène un refus du privilège comme héritage automatique. Ce geste-là a quelque chose de très fort, parce qu’il attaque le cœur symbolique de la richesse : la transmission sans mérite, la rente sans effort, la fortune comme droit naturel. On est loin du petit sermon de plateau télé. Ici, la parole vient de l’intérieur de la forteresse, et ça change tout.
Le film, en deux parties, a donc l’intelligence de ne pas réduire son sujet à une opposition caricaturale entre “les riches” et “le peuple”. Il montre une minorité qui plaide pour une fiscalité plus dure non par masochisme social, mais au nom d’une idée presque scandaleuse dans certains cercles : vivre dans un pays riche suppose de contribuer à sa richesse collective. Cette phrase, en soi, devrait être banale. Elle ne l’est plus. C’est bien là le problème. Quand le simple fait de demander davantage d’impôts devient un acte de dissidence, c’est que la machine idéologique a déjà bien tourné.

Le choix de Davos n’a rien d’anodin. Le Forum économique mondial, rendez-vous annuel des puissants, fonctionne depuis longtemps comme une vitrine de la mondialisation heureuse, ou du moins de sa version premium. Y filmer une héritière qui réclame plus de justice fiscale, c’est installer une fissure dans le décor. Le contraste entre la neige, les manteaux techniques, les badges et les insultes lancées dans la rue donne au documentaire une tension presque dramatique. On n’est pas dans la conférence de presse tiède, mais dans un théâtre d’affrontements symboliques où chaque mot pèse lourd. Et le film semble comprendre qu’en matière d’injustice fiscale, l’image compte autant que la statistique : une pancarte, un visage, une foule hostile, et soudain l’abstraction prend chair.
Ce qui intéresse aussi, c’est le contexte historique que le documentaire remet en circulation sans le transformer en cours magistral. Depuis les années 1980, la baisse des taux marginaux, la concurrence fiscale entre États et la circulation accélérée des capitaux ont fabriqué un environnement où l’optimisation est devenue un sport de haut niveau. Les ultra-riches ne sont pas seulement riches ; ils sont structurés pour l’être davantage. Cabinet d’avocats, conseillers, fondations, holdings, tout l’arsenal y passe. Le film, lui, ne se contente pas de montrer le décor : il pointe la mécanique. Et cette mécanique, franchement, a des airs de vieille machine à fantasmes qui aurait perdu le mode d’emploi de la honte.
Le plus intéressant, dans cette proposition d’Arte, c’est qu’elle transforme un sujet réputé rébarbatif en objet de mise en scène. L’injustice fiscale, sur le papier, ça sent le tableau Excel et le débat d’experts. À l’écran, cela devient une affaire de corps, de lieux, de rapports de force. Thomas Lafarge ne filme pas seulement des idées ; il filme des positions dans l’espace, des visages qui assument, des silences qui en disent long, des regards qui jugent. C’est là que le documentaire prend sa valeur : il ne cherche pas à séduire par l’ampleur de son indignation, mais par la précision de son dispositif. Et ça, dans le paysage des docs de chaîne, ce n’est pas rien.
Il faut aussi lire ce film comme un symptôme de l’époque. Les récits sur les ultra-riches ont longtemps oscillé entre fascination et révulsion, entre portrait de luxe et pamphlet social. Ici, le point de vue se décale : il ne s’agit plus seulement de dénoncer l’accumulation, mais de montrer qu’une partie de ceux qui en bénéficient commence à contester la logique même du système. C’est une petite brèche, mais elle compte. Parce qu’une fois que la contestation sort du camp d’en face, le débat change de nature. On ne regarde plus la fortune comme un simple fait économique, mais comme un choix politique entretenu à coups de privilèges.
Il y a enfin un plaisir très net à voir Arte s’emparer d’un tel sujet avec cette sobriété un peu mordante qui lui va si bien. La chaîne aime les objets qui articulent le politique, le social et le récit, sans se vautrer dans le sensationnalisme. Ici, elle tient un documentaire qui parle à la fois de fiscalité, d’héritage, de responsabilité et de représentation. Bref, un programme qui ne fait pas semblant de divertir, mais qui sait très bien qu’un bon angle vaut mieux qu’un discours en chaussons. Et puis, avouons-le, voir des ultra-riches débattre de leurs propres privilèges avec la gravité d’un conclave, ça a quelque chose de délicieusement inconfortable. Le genre de malaise qui fait du bien.
Au fond, Ultra-riches – Taxe-moi (si tu peux !) pose une question assez simple, et donc assez explosive : que vaut une société quand ceux qui ont le plus à perdre commencent à dire qu’elle ne tourne plus rond ? C’est là que le documentaire dépasse le simple constat pour toucher à une zone plus trouble, plus intéressante aussi. Celle où l’argent cesse d’être un décor et devient un conflit de civilisation. Et ça, oui, ça mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Ça mérite qu’on tende l’oreille, même si ça gratte un peu.