On a beau connaître Dawn Wells comme Mary Ann, le petit miracle de Gilligan’s Island, Hollywood a passé des années à lui coller le même sourire au visage. En 1975, Winterhawk lui offre un détour par le western, avec Leif Erickson en vieux routier des grands espaces : un croisement plus malin qu’il n’en a l’air.

Pour comprendre l’intérêt de ce duo, il faut revenir à cette drôle de géographie des carrières télé des années 1960 et 1970. Leif Erickson, déjà solide figure de caractère depuis longtemps, a trouvé une seconde jeunesse avec The High Chaparral en 1967, où il incarnait Big John Cannon, patriarche de ranch et demi-dieu de la poussière. Dawn Wells, elle, sort de Gilligan’s Island avec une image presque trop propre pour être vraie : celle de la fille d’à côté, aimable, rassurante, impossible à dissocier du rôle. Entre les deux, il y a moins un écart qu’un miroir déformant : deux visages familiers de la télévision américaine, tous deux happés par les mythologies de l’Ouest, mais pas du tout au même moment de leur trajectoire. Et Winterhawk naît précisément de ce décalage-là, de cette rencontre entre une star de la maturité et une actrice en quête de fuite.

Dans le Hollywood des années 1970, ce genre de détour n’a rien d’anodin. La décennie adore les reconfigurations : les studios bricolent, les cinéastes indépendants grattent les marges, et les acteurs de télévision tentent de passer le flambeau au grand écran sans se faire avaler par leur propre persona. Dawn Wells, après Gilligan’s Island, cherche à casser le moule. Elle multiplie les apparitions, monte sur scène, passe par des invités télé, et accepte même des rôles qui jouent contre son image, comme dans The Owl and the Pussycat en 1970. Sauf que le public, lui, reste souvent bloqué sur Mary Ann. C’est le péché originel de bien des carrières télé : être aimée trop tôt, trop fort, et pour une seule chose. Alors quand Winterhawk l’embarque dans un western de Charles B. Pierce, on ne regarde pas seulement un film de genre ; on regarde une tentative de désenclavement.

Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas seulement le western : c’est la manière dont Winterhawk transforme une actrice prisonnière d’un rôle en figure de passage, presque en contrebande.

Un western de bord de route, mais pas sans nerf

Charles B. Pierce n’est pas exactement un monument du canon hollywoodien, et c’est tant mieux. Le type aime les récits modestes, les mythes de province, les frictions entre folklore et exploitation en salles. Après The Legend of Boggy Creek et avant The Town That Dreaded Sundown, il signe avec Winterhawk un western de 1975 qui regarde les peuples autochtones avec plus d’attention que la moyenne des productions du genre, même si le film reste traversé par les limites de son époque. L’idée de départ est simple : un chef blackfoot trahi, des colons blancs, une capture en représailles, puis une chasse à l’homme à travers des paysages hostiles. Pas besoin d’en faire des caisses, le décor parle déjà assez fort.

Leif Erickson y campe Guthrie, trappeur fatigué, homme de terrain, ami du chef Winterhawk incarné par Michael Dante. Ce n’est pas un rôle de cabotinage, et c’est justement là que l’acteur fait mouche. Il apporte une lassitude crédible, une sorte de gravité sans emphase qui donne au film ce qu’il peut de tenue. À ses côtés, Dawn Wells prête sa voix à Clayanna et joue une captive dont la fonction dramatique reste discutable, mais dont la présence dit beaucoup sur la manière dont le cinéma de l’époque recycle les visages familiers de la télévision pour les faire glisser ailleurs. On est dans un western de transition, pas dans une chevauchée triomphale ; et c’est ce qui le rend plus intéressant que sa réputation ne le laisse croire.

Affiche de Winterhawk
Affiche de Winterhawk

Mary Ann au Far West, ou la guerre contre l’étiquette

Ce qui frappe, avec Dawn Wells, c’est moins la taille de sa filmographie que sa lutte contre l’évidence. Gilligan’s Island a fait d’elle une icône pop, mais une icône enfermée dans une case minuscule. Dans les années qui suivent, elle tente tout : théâtre, télévision, petits rôles, variations de registre. Elle refuse même de reprendre Mary Ann dans le dessin animé The New Adventures of Gilligan au moment où elle est déjà engagée ailleurs, preuve qu’elle ne veut pas devenir la gardienne éternelle d’un souvenir. Dans ce contexte, Winterhawk fonctionne presque comme une anomalie bienvenue : un film qui lui permet d’exister en dehors du lagon, des cocotiers et du sourire obligatoire.

Le problème, c’est que le scénario ne lui rend pas toujours justice. Son personnage tombe amoureux du chef Winterhawk sans que le film ait vraiment construit cette bascule avec la finesse nécessaire. Le résultat a quelque chose de bancal, parfois naïf, parfois franchement maladroit. Mais il serait trop simple d’y voir un échec pur et simple. Le film cherche une forme de romance politique, de collision entre mondes, de désir né dans la violence et l’incompréhension. Ça patine ? Oui, souvent. Mais au moins, ça essaie de sortir du sentier battu, et dans un western de cette période, ce n’est déjà pas rien. Le film a ses angles morts, mais il a aussi cette petite obstination à ne pas se contenter du décor.

Le western en mode récupération, version années 70

Le western américain des années 1970 n’a plus rien du grand récit national triomphant. Il se fissure, se contredit, se retourne contre lui-même. Entre les révisions morales, les films de revisionnisme et les productions fauchées mais inventives, le genre cherche sa nouvelle peau. Winterhawk s’inscrit dans cette zone grise : pas assez radical pour devenir un manifeste, pas assez lisse pour n’être qu’un produit d’exploitation. Le film a été bien photographié, porté par un casting solide, et il bénéficie aujourd’hui d’un regain d’intérêt chez certains spectateurs de plateformes de notation, qui y voient parfois une parenté avec les grands westerns classiques de John Ford. La comparaison est peut-être généreuse, mais elle dit quelque chose : le film garde une mémoire du paysage, des visages et des silences.

La présence de Sacheen Littlefeather dans un rôle secondaire ajoute une couche de lecture supplémentaire. On n’est pas dans le simple clin d’œil de distribution, mais dans une époque où la représentation des peuples autochtones devient un sujet de friction, de récupération et de réajustement permanent. Charles B. Pierce, lui, poursuivra cette veine avec The Town That Dreaded Sundown en 1976, film plus célèbre, plus souvent cité, plus durable dans l’imaginaire collectif. Winterhawk, en comparaison, reste dans l’ombre. Pourtant, il mérite mieux qu’un statut de curiosité poussiéreuse. C’est un film de marge, oui, mais une marge qui raconte très bien comment Hollywood recycle ses stars et ses mythes quand le grand récit commence à fatiguer.

Et puis il y a cette image un peu folle : Leif Erickson, vétéran des plaines télévisées, face à Dawn Wells, éternelle Mary Ann, tous deux embarqués dans un western qui parle de trahison, de territoire et de passage. On dirait presque une blague de l’histoire du cinéma. Sauf que non : c’est juste Hollywood qui, parfois, sait fabriquer de drôles de rencontres. Et quand ça tombe bien, ça laisse derrière soi un petit film bancal, mais pas idiot. Ce qui, franchement, n’est déjà pas mal.

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