Paramount ne se contente pas de nier les faits : le studio tente de faire passer la plainte antitrust des États américains pour un château de cartes prêt à s’écrouler au premier coup de vent judiciaire. Et derrière cette formule de combat, on voit surtout un vieux réflexe hollywoodien : quand la machine à fantasmes se retrouve dans le viseur des régulateurs, elle sort le costume trois-pièces, le vocabulaire de la bonne foi et la mine de chien battu. Sauf que le dossier, lui, ne sent pas la poudre à canon pour rien.
À Hollywood, les procès antitrust ont une longue mémoire. Des grands monopoles de l’âge classique aux batailles contemporaines autour de la distribution, du streaming et du contrôle des fenêtres d’exploitation, l’industrie a toujours adoré vendre du rêve tout en verrouillant l’accès au marché comme un coffre-fort. Paramount, héritier d’un studio majeur du système, n’invente rien : il rejoue une partition connue, celle du géant qui prétend que l’accusation confond stratégie commerciale et illégalité. Le problème, c’est que dans le cinéma américain, la frontière entre puissance industrielle et abus de position dominante a souvent été écrite à l’encre très noire. Quand un studio parle d’“effondrement sous l’examen”, il ne plaide pas seulement sa cause : il cherche aussi à reprendre la main sur le récit.
Dans cette affaire, l’enjeu dépasse largement le sort d’un seul groupe. Il touche à la manière dont les studios, les plateformes et les circuits de diffusion se partagent la poule aux œufs d’or. Depuis la montée en puissance du streaming, les majors ont multiplié les stratégies de concentration, d’optimisation et de verrouillage des contenus, tout en jurant que tout cela relevait de la saine concurrence. On connaît la chanson : budgets de production qui explosent, budgets marketing qui suivent comme des petits chiens, franchises transformées en actifs financiers, et exploitation en salles pensée comme une étape parmi d’autres dans une chaîne de valeur de plus en plus serrée. Le contentieux antitrust, lui, vient rappeler que cette belle mécanique a aussi un prix politique. Le vrai sujet, ce n’est pas seulement Paramount ; c’est la question de savoir qui tient le robinet du cinéma américain.
Le studio, le juge et le vieux numéro du “circulez, y a rien à voir”
En apparence, la défense de Paramount repose sur une idée simple : l’accusation serait trop fragile, trop spéculative, trop mal charpentée pour tenir debout. C’est la ligne classique des grands groupes pris dans une procédure antitrust : on conteste la cohérence du récit adverse, on attaque la solidité des preuves, on insiste sur la complexité du marché. Rien de nouveau sous le soleil californien. Mais ce genre de riposte a aussi une fonction très précise : gagner du temps, déplacer le centre de gravité du débat, et faire passer l’affaire pour un excès de zèle administratif. Une vieille recette, servie tiède mais toujours efficace quand on a des avocats de haut vol et un bilan à défendre.
Le cinéma américain a déjà connu ce genre de bras de fer, et pas qu’un peu. L’histoire du secteur est jalonnée de décisions qui ont forcé les studios à revoir leur copie, de la séparation entre production et exploitation aux tensions plus récentes sur l’accès aux œuvres et la concentration des droits. Paramount s’inscrit dans cette généalogie-là, celle d’un empire qui sait très bien que la bataille juridique n’est jamais seulement juridique. Elle est aussi symbolique, économique, et franchement politique. Le studio ne défend pas seulement une position de marché ; il défend un modèle de domination.
Hollywood adore la concurrence, surtout quand elle est sous contrôle
Autre valeur à garder en tête : l’antitrust, à Hollywood, n’est jamais une abstraction. Il parle de salles, de catalogues, de calendriers de sortie, de fenêtres de diffusion, de négociation avec les exploitants, de rapports de force avec les plateformes. Bref, de tout ce qui fait qu’un film existe comme objet culturel autant que comme produit industriel. Quand un groupe de l’envergure de Paramount se retrouve accusé de pratiques anticoncurrentielles, ce n’est pas juste une histoire de juristes en costume gris. C’est une affaire qui peut influencer la circulation des œuvres, la rentabilité des franchises et la manière dont les studios pensent leur avenir. Et ça, dans une industrie qui adore se présenter comme un temple de la créativité, ça pique un peu.
Le plus savoureux, c’est que ce type de dossier révèle toujours la même contradiction : Hollywood se rêve en marché libre, mais fonctionne depuis un siècle comme un écosystème de concentration, d’alliances tacites et de rapports de force ultra codifiés. Les majors prêchent la concurrence, puis s’arrangent pour la domestiquer. Elles célèbrent l’innovation, puis la transforment en avantage compétitif. Elles jurent qu’elles ne font que répondre à la demande, puis verrouillent les conditions d’accès au public. On appelle ça une industrie. On pourrait aussi appeler ça un sport de combat avec tapis rouge. Quand Paramount affirme que l’affaire va s’effondrer, il faut surtout entendre : “laissez-nous continuer à jouer avec les règles que nous avons contribué à écrire”.
Le péché originel du studio system n’a jamais disparu
Ce dossier rappelle une vérité un peu gênante pour les grands noms d’Hollywood : le studio system n’a jamais vraiment cessé d’exister, il a simplement changé de forme. Hier, les majors contrôlaient la production et les salles ; aujourd’hui, elles jonglent avec les catalogues, les plateformes, les accords de distribution et les stratégies de propriété intellectuelle. Même logique de concentration, même obsession du verrouillage, même foi dans la taille critique comme arme absolue. Paramount, dans cette affaire, se retrouve au cœur de cette mutation. Et si le studio pousse aussi fort sa défense, c’est qu’il sait très bien qu’un revers judiciaire pourrait faire tache dans tout l’écosystème.
On ne va pas jouer les prophètes de comptoir, mais ce genre de contentieux a souvent un effet domino. Il rebat les cartes, il force les concurrents à se justifier, il donne des idées aux régulateurs, et il rappelle aux studios qu’ils ne sont pas des demi-dieux au-dessus des lois. Le cinéma américain adore se raconter comme une fabrique de mythes ; la justice, elle, adore lui rappeler qu’un mythe reste un dossier comme un autre quand il faut produire des pièces à conviction. Paramount joue gros, et tout Hollywood regarde la scène en serrant les dents.
Au fond, cette affaire dit moins “Paramount contre des États” que “l’ancien monde industriel contre sa propre ombre”. Et cette ombre, à Hollywood, a toujours eu la taille d’un écran géant.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




