Cinq ans après la fin de la série, Dix pour cent, le film remet la machine en marche sur Netflix avec ce qu’on aime chez cette bande : des egos qui se cognent, des carrières qui ont filé, et cette manière de transformer le chaos en comédie sociale bien huilée. On n’est pas là pour une résurrection en carton-pâte, mais pour un vrai retour de troupe, avec ses rides, ses succès et ses petites blessures d’amour-propre.
Pour rappel, Dix pour cent a débarqué en 2015 sur France 2 et s’est imposée en quatre saisons jusqu’en 2020 comme l’une des rares séries françaises capables de parler du show-business sans se vautrer dans la flatterie. Créée par Fanny Herrero, produite par Mon Voisin Productions, elle a fait d’ASK une machine à fantasmes et à humiliations très françaises, où l’on croisait des stars jouant leur propre rôle dans un ballet de névroses, de coups de fil ratés et de dîners qui tournent mal. La série a aussi trouvé un second souffle international grâce à Netflix, qui l’a largement diffusée hors de France et a consolidé sa réputation de petit miracle d’écriture. Le film arrive donc avec un bagage lourd : celui d’une fiction devenue repère culturel, presque un club fermé où l’on revient vérifier qui a survécu au passage du temps.
Dans ce contexte, le projet a tout du piège élégant. Les séries qui passent au long métrage se prennent souvent les pieds dans leur propre nostalgie, comme si le simple plaisir des retrouvailles suffisait à faire cinéma. Sauf que Dix pour cent, le film ne joue pas la carte du best-of paresseux : le point de départ, un tournage qui déraille, renvoie à la mécanique même de la série, faite de crises professionnelles et de bricolage permanent. Ici, Andréa, toujours incarnée par Camille Cottin, se retrouve passée de l’autre côté du miroir, à la réalisation d’un premier long métrage au budget modeste et aux ambitions un peu trop vastes pour le réel. Autrement dit, on reste dans le même marigot, mais avec un peu plus de panache et de casse-tête.
Retour à ASK, ou comment faire du neuf avec du très connu
Le vrai tour de force, c’est que le film ne cherche pas à faire table rase. Il assume au contraire le plaisir des retrouvailles, ce qui est plus malin qu’il n’y paraît. Fanny Herrero, à l’écriture, et Lison Daniel, qui l’accompagne au scénario, ne réinventent pas la roue : elles la font grincer juste ce qu’il faut. On retrouve cette circulation d’énergie entre les personnages, cette façon de faire exister les seconds rôles comme des bombes à retardement, et cette tendresse un peu vacharde pour des gens qui vivent de leur image tout en la sabotant à longueur de journée. Hervé, devenu comédien, sert d’ailleurs de passeur avec le public dans le prologue, comme si la fiction nous disait d’entrée : oui, on sait très bien ce qu’on est venu chercher ici.
Ce qui change, c’est le temps. Cinq ans, à l’échelle d’une bande comme celle-là, ça fait beaucoup. Camille Cottin, Laure Calamy, Nicolas Maury et les autres ont continué leur route, chacun dans une trajectoire bien réelle, bien visible, parfois plus brillante que leurs personnages. Et c’est précisément là que le film devient intéressant : il ne fait pas semblant d’ignorer ce décalage. Au contraire, il le transforme en matière dramatique et comique. La série parlait déjà de l’industrie du cinéma ; le film parle aussi de l’après-série, de ce qu’il reste quand les rôles débordent sur les carrières. Pas mal pour un “simple” retour de bande.

Emilie Noblet, ou le sens du tempo qui évite le crash
À la réalisation, Emilie Noblet apporte une précision de mise en scène qu’on avait déjà remarquée dans Parlement et Bis repetita. Elle sait faire circuler les dialogues, tenir une scène de groupe, laisser respirer les tensions sans les écraser sous la mise en scène. C’est capital, parce que Dix pour cent, le film repose sur une alchimie fragile : trop de nostalgie, et ça sent le réchauffé ; trop de distance, et la bande perd sa chaleur. Noblet évite ce double piège avec une élégance qui n’a rien de démonstratif. Elle comprend que l’intérêt n’est pas de “faire plus grand” qu’à la télévision, mais de garder la vivacité, le rythme et la cruauté douce de la série. Le long métrage ne cherche pas à en mettre plein la vue ; il préfère rester au niveau des visages, des répliques et des petites humiliations qui font les grandes comédies.
Le casting, lui, fait le reste. Camille Cottin conserve cette autorité légèrement fébrile qui a fait d’Andréa un personnage si solide. Laure Calamy garde ce mélange de grâce et de panique qui fait toujours mouche. Nicolas Maury, en Hervé, continue de jouer la fragilité comme une arme de destruction comique. Et Laurent Lafitte, ici acteur pris dans les contraintes d’un tournage compliqué, apporte ce qu’il faut de vanité et de souplesse pour que le film ne se contente jamais d’être aimable. On sent bien que le plaisir est collectif, mais pas mou. C’est une bande, oui, mais une bande qui sait encore mordre.
Netflix, la vitrine et le piège à nostalgie
Le passage par Netflix n’est pas anodin. La plateforme adore les titres qui rassurent, les marques qui parlent déjà à une génération de spectateurs, les objets capables de faire revenir les abonnés sans effort d’explication. Dix pour cent, le film coche toutes les cases du produit de retrouvailles, mais il le fait avec suffisamment d’esprit pour ne pas ressembler à un simple bonus de catalogue. On peut toujours y voir une stratégie industrielle très classique, celle qui consiste à capitaliser sur une franchise aimée plutôt que de prendre le risque d’un pari neuf. Mais encore faut-il que le film tienne la route, et là, l’équipe a l’air d’avoir compris l’essentiel : le fan service, c’est bien, à condition qu’il y ait du cinéma dedans. Sinon, on n’a qu’un album photo un peu cher.
Ce qui sauve l’ensemble, c’est donc cette modestie très française du dispositif. Pas de grand discours sur l’héritage, pas de posture de monument national, pas de violons pour nous expliquer que la bande nous a manqué. Le film préfère rejouer les tensions du métier, les caprices d’acteurs, les urgences de plateau, les rêves de mise en scène et les petits drames d’ego qui font la matière première de toute bonne comédie du milieu. Et, mine de rien, c’est déjà beaucoup. On retrouve l’esprit d’ASK sans l’embaumer, ce qui est plus rare qu’on ne le croit dans les retours de franchise. Le vrai luxe, ici, c’est de ne pas confondre affection et complaisance.
Au fond, Dix pour cent, le film ressemble à ce genre de réunion où tout le monde prétend être là par hasard alors que, bien sûr, tout le monde a soigneusement libéré son agenda. C’est précisément ce mensonge-là qui fait tenir le cinéma depuis toujours : faire croire à l’improvisation quand tout est réglé au millimètre. Et tant que la bande garde cette petite étincelle de mauvaise foi, on peut bien lui accorder un dernier tour de piste. Après tout, certaines familles ne se retrouvent jamais. Celle-là, au moins, sait encore faire semblant avec panache.
Bande-annonce VF de Dix Pour Cent ! Le Film
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




