Avec The Burning Giants, Phuttiphong Aroonpheng continue de creuser un sillon bien à lui : celui d’un cinéma thaïlandais qui préfère le trouble à l’explication, la brume au discours, et les images qui collent à la peau plutôt que les réponses bien rangées. Son troisième long métrage s’annonce comme une énigme à plusieurs bandes, traversée par la question du nettoyage ethnique en Thaïlande, mais sans jamais se contenter d’un simple film à thèse. On est plutôt du côté de la fable toxique, du cauchemar politique et du conte qui a mal tourné au milieu de la nuit. Pas exactement le genre de balade qu’on accompagne d’un petit café crème.

Pour situer un peu le terrain, Aroonpheng s’inscrit dans une lignée de cinéastes thaïlandais qui ont fait de l’ambiguïté un outil de résistance. La comparaison avec Apichatpong Weerasethakul n’est pas sortie de nulle part : même goût pour les forêts hantées, même circulation entre le réel et le rêve, même refus de tout balisage narratif trop propre. Sauf qu’ici, le décor semble plus menaçant encore, comme si la nature elle-même gardait la mémoire des violences humaines. Le film, d’après les premiers retours, baigne dans une atmosphère de dystopie vaporeuse, avec des forêts noyées de brouillard et des ciels violets liquides captés par le chef opérateur Emo Weemhoff. Autrement dit : on n’est pas là pour se faire tenir la main.

Le sujet, lui, est tout sauf décoratif. Le nettoyage ethnique en Thaïlande n’a rien d’un motif abstrait qu’on brandit pour faire sérieux en festival ; c’est une matière historique lourde, brûlante, et Aroonpheng semble choisir de l’aborder par le détour, la sensation, l’ellipse. Dans ce type de cinéma, le politique ne débarque pas avec un mégaphone. Il suinte des paysages, des silences, des corps qui ne savent plus très bien comment habiter un territoire. Et c’est là que le film promet d’être intéressant : non pas parce qu’il expliquerait tout, mais parce qu’il ferait sentir l’ampleur du désastre sans le réduire à un dossier pédagogique. Le cinéma, quand il a du cran, sait parfois mieux faire remonter l’histoire que les grands discours.

Forêt, brouillard et mauvaise conscience au menu

Ce qui frappe d’abord, dans la description de The Burning Giants, c’est la manière dont l’imaginaire visuel semble prendre le pouvoir. Une forêt noyée dans la brume, des ciels violets, une lumière presque hallucinée : on est dans un cinéma de l’état second, où chaque plan paraît contaminé par quelque chose d’invisible. Ce n’est pas un simple vernis esthétique. Dans ce genre de récit, la forme fait corps avec le fond. Le brouillard n’est pas là pour faire joli, il sert à dire l’opacité du monde, l’impossibilité de voir clairement ce qui a été effacé, déplacé, nié. La mise en scène devient alors une machine à fantasmes, mais une machine qui grince.

Et puis il y a cette idée de dystopie, qui change la donne. Le mot est souvent utilisé à tort et à travers, comme un cache-misère pour vendre du sombre en festival. Ici, il semble plutôt désigner un présent déjà abîmé, un monde où la catastrophe n’est pas à venir mais déjà installée. On pense à ces films qui ne montrent pas l’apocalypse comme un événement spectaculaire, mais comme une lente contamination du quotidien. C’est moins tapageur, plus dérangeant, et franchement plus intéressant. Le film ne cherche pas à faire le malin avec des effets de manche ; il préfère installer une inquiétude durable, celle qui reste après la séance, quand la salle s’allume et qu’on a encore l’impression d’avoir respiré une fumée bizarre.

Apichatpong dans le rétro, Aroonpheng au volant

La comparaison avec Apichatpong Weerasethakul peut agacer les puristes, et on les comprend : à force de ranger tout cinéaste thaïlandais un peu cryptique dans la même case, on finit par faire de la paresse critique. Mais ici, le rapprochement tient quand même la route. Aroonpheng partage avec son aîné un goût pour les récits poreux, les paysages-mémoire et les récits où le surnaturel n’est jamais loin du politique. La différence, c’est peut-être une sécheresse plus nette, une tension plus frontale, comme si The Burning Giants refusait de se perdre complètement dans la contemplation. Il y a du mystère, oui, mais avec les dents serrées.

Ce troisième long métrage arrive aussi à un moment où le cinéma d’auteur asiatique continue de jouer une partie serrée : exister dans les festivals, trouver sa place face aux mastodontes de la franchise, et rappeler qu’un film peut encore être une expérience sensorielle avant d’être un produit. Dans ce contexte, Aroonpheng ne joue pas la carte du confort. Il semble plutôt vouloir fabriquer un objet qui résiste, qui demande du temps, qui ne se laisse pas consommer en mode automatique. Et ça, mine de rien, c’est déjà une position politique. Pas besoin de brandir un drapeau à chaque plan pour que le geste soit clair.

Le feu sous la cendre, et la cendre sous le feu

Ce qui donne envie de garder un œil sur The Burning Giants, c’est précisément cette promesse d’un film qui ne sépare pas la beauté de l’inconfort. Le titre lui-même dit tout et son contraire : des géants en feu, donc de la puissance, de la ruine, du mythe qui part en fumée. On imagine un récit où les forces collectives, les fantômes historiques et les paysages se répondent sans jamais se stabiliser. C’est le genre d’opus qui peut agacer ceux qui veulent une intrigue bien vissée, mais qui récompense largement ceux qui acceptent de se laisser dérouter. Et puis, soyons honnêtes, on manque cruellement de films qui osent encore faire du spectateur un vrai partenaire de jeu, pas un simple consommateur de rebondissements.

Reste cette question, la seule qui vaille vraiment : quand un film choisit de parler d’effacement, de violence historique et de mémoire par le biais du rêve fiévreux, est-ce qu’il brouille le message ou est-ce qu’il le rend enfin supportable à regarder ? Aroonpheng, lui, semble avoir choisi son camp. Pas celui de la clarté rassurante. Celui des braises qui continuent de chauffer sous la terre.

Part.
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