Quand M. Night Shyamalan croise Nicholas Sparks, on ne sait plus très bien si on va vers le frisson, le mélodrame ou la panne d’adrénaline. Remain, avec Jake Gyllenhaal et Phoebe Dynevor, a déjà tout du petit objet de cinéma qui va faire parler avant même d’exister vraiment.
Le principe est assez savoureux pour qu’on tende l’oreille : d’un côté, le cinéaste de Sixième Sens, Signes ou Split, ce vieux briscard du twist qui adore transformer une histoire apparemment simple en piège à émotions ; de l’autre, Nicholas Sparks, machine à larmes de l’Amérique romantique, auteur de The Notebook et d’une ribambelle de récits où l’amour arrive toujours avec son lot de pluie, de séparation et de violons. Sur le papier, le croisement a quelque chose de presque absurde, comme si on avait demandé à deux pôles opposés de se serrer la main sans faire de dégâts. Et pourtant, Hollywood adore ce genre de collision, surtout quand elle peut vendre un film comme une anomalie élégante. On parle quand même d’un long métrage qui s’annonce déjà comme un objet de curiosité plus que comme un produit lisse. Le genre de mariage qui peut accoucher d’un coup de génie ou d’un joli accident industriel.
Dans le cinéma américain contemporain, ce genre de rencontre n’arrive pas par hasard. Les studios cherchent depuis des années des concepts à la fois identifiables et un peu tordus, capables de se distinguer dans un marché saturé par les franchises, les suites et les reboots qui tournent parfois à la soupe tiède. Shyamalan, lui, a toujours aimé les dispositifs à haute tension : une maison isolée, une menace invisible, un cadre familial qui se fissure, un récit qui semble aller droit puis bifurque au dernier moment. Sparks, à l’inverse, travaille la sentimentalité comme une mécanique de précision, avec ce goût très américain pour les passions qui se heurtent au temps, à la maladie ou à la distance. Alors les voir associés, c’est un peu comme si l’équipe de la rédaction avait décidé de servir un cassoulet avec un dessert à la lavande : ça peut faire un désastre, ou une idée de génie. En tout cas, ce n’est pas banal, et à Hollywood, le banal est souvent plus mortel qu’un mauvais film.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement le film : c’est la promesse d’un Shyamalan qui tente encore de déplacer les lignes, quitte à flirter avec le ridicule chic.
Le twist, la romance et le petit vertige qui va avec
Le premier élément qui saute aux yeux, c’est évidemment le duo d’interprètes. Jake Gyllenhaal, 45 ans, a depuis longtemps cette aura de comédien capable de faire passer une tension intérieure dans un simple regard, qu’il joue le type brisé, l’obsédé ou le mec un peu trop propre pour être honnête. Phoebe Dynevor, 31 ans, traîne pour sa part une image façonnée par Bridgerton, donc par un imaginaire de désir, de costume et de hiérarchie sociale très codé. Les deux ensemble créent immédiatement un déséquilibre visuel que le trailer semble assumer à demi-mot. Ce n’est pas forcément un problème, d’ailleurs : le cinéma adore les écarts de température, les couples qui ne collent pas tout à fait, les dynamiques où quelque chose grince. Le malaise, quand il est bien utilisé, devient un outil de mise en scène.
Et puis il y a Shyamalan, ce grand manipulateur de récits qui a toujours mieux fonctionné quand il acceptait d’être un peu bizarre plutôt que de vouloir rassurer tout le monde. Depuis ses débuts, il travaille une forme de cinéma populaire qui repose sur la promesse d’un secret. Même ses films les plus discutés ont souvent cette qualité-là : ils ne se contentent pas d’aligner des scènes, ils veulent organiser notre attente. Avec Remain, on sent déjà qu’il cherche moins la pure horreur que la zone grise, l’endroit où le romantique et le menaçant se contaminent. C’est là que le projet devient intéressant. Pas parce qu’il serait forcément bon, mais parce qu’il ose une hybridation qui, sur le papier, a au moins le mérite de ne pas sentir le produit calibré à la chaîne.
Le grand écart, ou comment marcher sur un fil sans tomber tout de suite
Ce qui amuse aussi, c’est la manière dont le film semble jouer avec l’écart d’âge entre ses deux têtes d’affiche. Le trailer le rend visible, presque frontalement, et on comprend vite que ce n’est pas un détail décoratif mais un élément de tension dramatique. Dans un cinéma américain souvent obsédé par l’alignement parfait des corps et des âges, afficher une telle dissymétrie revient à tendre un petit piège au spectateur. On regarde, on jauge, on interprète. Bref, on fait exactement ce que le film semble vouloir provoquer. Et ça, Shyamalan sait très bien le faire : transformer le regard du public en partie intégrante du dispositif. Le film ne demande pas seulement qu’on le voie, il demande qu’on se méfie de ce qu’on voit.
Reste que ce genre de projet vit ou meurt sur son dosage. Trop de romance, et le suspense se dissout. Trop de mystère, et l’émotion devient une coquille vide. Trop de concept, et on se retrouve avec un exercice de style qui se regarde le nombril. Mais si Remain trouve le bon point d’équilibre, il pourrait rejoindre ces objets hybrides qui laissent une trace parce qu’ils refusent de choisir leur camp. Et c’est peut-être là que Shyamalan reste le plus stimulant : quand il ne cherche pas à être consensuel, quand il accepte de faire de son film une zone de friction. Pas une machine parfaite. Mieux que ça, parfois : un drôle d’engin qui déraille juste assez pour qu’on ait envie d’y retourner. Après tout, le cinéma n’a jamais été aussi intéressant que lorsqu’il ose être un peu bancal.
Alors oui, on peut déjà lever un sourcil, sourire, ou se préparer à la catastrophe élégante. Mais on peut aussi reconnaître à Remain une vertu rare : celle de ne pas nous servir une évidence en plastique. Et dans le menu actuel, franchement, ça vaut déjà un petit détour.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




