Vingt et un ans après avoir retourné le box-office, La Guerre des mondes de Steven Spielberg et Tom Cruise revient taper fort sur Apple TV. Comme quoi, un blockbuster peut très bien survivre à son propre tapage médiatique et à quelques souvenirs gênants.
À l’heure où les plateformes recyclent tout ce qui a déjà prouvé sa valeur marchande, le film de 2005 retrouve une seconde jeunesse dans les classements de streaming, selon FlixPatrol, qui suit ces mouvements au jour le jour. Ce n’est pas un hasard si ce retour concerne un long métrage de 116 minutes, taillé au cordeau, signé par un Spielberg qui, au milieu des années 2000, cherchait encore à digérer le traumatisme du 11 septembre à travers des récits de catastrophe et de survie. En 2005, La Guerre des mondes avait encaissé 604 millions de dollars dans le monde, un score qui le rangeait immédiatement dans la catégorie des mastodontes. Et pourtant, dans la mémoire collective, le film traîne une réputation un peu bancale, coincée entre son impact visuel, son ending discuté et la tournée promo devenue légendaire pour de très mauvaises raisons. Bref, le film a gagné sa place dans l’histoire, mais pas forcément dans le bon rayon de la cinéphilie grand public.
Le cas est d’autant plus intéressant que La Guerre des mondes n’est pas seulement une adaptation de H. G. Wells. C’est aussi un Spielberg de l’après-coup, un film où l’invasion extraterrestre sert de miroir à une Amérique encore sonnée, obsédée par la vulnérabilité des corps, des foyers et des infrastructures. On y retrouve ce père défaillant, figure quasi automatique chez le cinéaste, que Tom Cruise incarne avec une nervosité très physique, presque fébrile. L’acteur, alors au sommet de sa puissance star-system, joue un type qui ne maîtrise rien, ni ses enfants ni la situation, et c’est précisément là que le film devient plus intéressant que son statut de simple machine à effets. Cruise y perd son aura de demi-dieu pour redevenir un père dépassé, et ça change tout.
Des tripodes, des nerfs et un sandwich qui finit en installation contemporaine
En réalité, ce qui fait tenir La Guerre des mondes, ce n’est pas son vernis de superproduction, mais sa capacité à installer la panique dans des gestes minuscules. Le premier assaut des tripodes reste un modèle de mise en scène de la sidération : Spielberg filme l’irruption du chaos comme une contamination, avec une précision presque chirurgicale. Pas besoin d’en faire des caisses quand on sait orchestrer la terreur avec une rue, une foule, un bruit sourd et des corps qui se désagrègent. Le cinéma américain adore les grandes destructions, mais rarement avec cette sensation d’écrasement intime. Là, on n’est pas dans le feu d’artifice, on est dans la terreur domestique. Et ça, le vieux Steven le sait faire les doigts dans le nez.

Autre valeur sûre du film : son refus de transformer la catastrophe en simple parade héroïque. Le personnage de Cruise n’a rien d’un sauveur propre sur lui. Il improvise, il panique, il rate, il protège comme il peut. Cette faillibilité-là, Spielberg la filme avec une tendresse un peu cruelle, comme s’il rappelait qu’un blockbuster peut aussi être un drame familial déguisé en apocalypse. On peut ergoter sur la fin, jugée trop consolatrice par certains, mais il faut bien voir que Spielberg reste Spielberg : un cinéaste qui préfère laisser une lueur au bout du tunnel plutôt que de clouer ses personnages au mur du désespoir. On peut lui reprocher son optimisme, mais pas de ne pas savoir faire monter la sauce.
La promo, le canapé et les fantômes du box-office
Sauf que le retour de La Guerre des mondes sur Apple TV réactive aussi un autre fantôme : celui de la tournée promotionnelle de 2005, quand Tom Cruise, en pleine hypervisibilité médiatique, avait fini par parasiter le film lui-même. La séquence du canapé chez Oprah Winfrey est devenue un morceau d’anthologie pop, au point d’éclipser presque la sortie du long métrage. D’après une rumeur relayée plus tard par Vanity Fair, ce cirque aurait refroidi Spielberg, et les deux hommes ne se sont plus retrouvés depuis. On ne va pas jouer les devins de comptoir, mais il y a là un petit péché originel de l’ère moderne : quand la star déborde tellement du cadre qu’elle mange le film tout cru.
Et pourtant, vingt et un ans plus tard, c’est bien le film qui revient, pas le cirque autour. La plateforme remet en circulation un objet qui, au fond, n’a jamais cessé d’être solide : un grand morceau de cinéma de studio, nerveux, tendu, lisible, qui sait exactement où il va. Dans une époque où tant de blockbusters s’étirent comme des chewing-gums sous prétexte d’univers étendu, voir un Spielberg boucler son apocalypse en 116 minutes, sans graisse inutile, ça fait presque l’effet d’un luxe obscène. Le vrai miracle, ici, c’est qu’un film de studio vieux de deux décennies reste plus vif que bien des nouveautés dopées au budget marketing.
Alors oui, La Guerre des mondes appartient à cette catégorie un peu bizarre des films qu’on a parfois mal aimés pour de mauvaises raisons, puis redécouverts pour les bonnes. Le streaming adore ce genre de résurrection : il ne juge pas, il remet en circulation. Et quand le film en question aligne Spielberg, Cruise, H. G. Wells, des tripodes géants et un père qui ne sait même pas faire un sandwich sans provoquer un mini-drame, on comprend vite pourquoi ça remonte dans les charts. La machine à fantasmes hollywoodienne a parfois du flair. Et parfois, elle sait juste reconnaître un bon cauchemar. Celui-là, manifestement, n’a pas fini de tourner en orbite.
Bande-annonce VF de La Guerre des mondes
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




