Avant The Handmaid’s Tale et la grande machine à prestige, Margaret Atwood a connu un premier passage au cinéma qui sentait déjà le bois humide, la mauvaise idée et le malentendu industriel. Surfacing (1981), adaptation de son roman de 1972, a longtemps traîné comme un petit cadavre dans la filmographie canadienne ; aujourd’hui, on commence à se demander si ce ratage n’était pas, au fond, un ratage plus intéressant que prévu.
Pour remettre les choses à leur place, on parle ici d’un long métrage canadien sorti en 1981, réalisé par Claude Jutra, sur un scénario attribué à Bernard Gordon, avec Kathleen Beller en tête d’affiche. Le film adapte le deuxième roman d’Atwood, publié en 1972, un texte hanté par la disparition du père, le retour au pays natal, la fracture psychique et la nature comme zone de contamination mentale. Autrement dit, pas exactement la matière rêvée pour un cinéma de narration bien peignée. Le livre joue sur une voix incertaine, une structure éclatée, une montée de l’étrangeté qui refuse les rails classiques. Le film, lui, a tenté de faire rentrer ça dans un cadre plus conventionnel, et c’est là que le péché originel s’installe : vouloir filmer l’infilmable sans accepter de se salir les mains. Le résultat ? Un objet bancal, mais pas forcément mort.
Et c’est là que Surfacing devient plus intéressant que sa réputation de vieille casserole ne le laisse croire.
Quand le roman résiste au projecteur
En apparence, l’affaire est simple : une femme revient sur une île isolée du Québec à la recherche de son père disparu, retrouve des proches, s’enfonce dans une forme de dérèglement intérieur, et le paysage finit par avaler tout le monde. Sauf que chez Atwood, ce n’est jamais juste une intrigue. Le roman travaille la dissociation, l’identité, la violence symbolique, la mémoire coloniale, le nationalisme canadien, bref tout ce qui fait qu’un texte vous colle aux doigts. Le problème, c’est que le cinéma adore les corps, les actions, les trajectoires nettes. Ici, il fallait au contraire filmer l’hésitation, l’ellipse, le flottement. Pas simple. Pas glamour. Et certainement pas vendeur sur une affiche de studio.
Le film a donc pris une autre route, plus frontale, plus “cinéma de genre” que méditation psychique. Selon plusieurs analyses critiques citées dans les études sur le cinéma canadien, cette orientation a écrasé une partie de l’ambiguïté du roman. On comprend pourquoi : en 1981, le marché n’était pas tendre avec les œuvres hybrides, surtout quand elles venaient d’un pays dont l’industrie cherchait encore sa place entre télévision publique, financement fragile et désir de reconnaissance internationale. Le Canada de l’époque n’avait pas encore la puissance de frappe d’un Hollywood capable de transformer n’importe quel matériau littéraire en machine à cash. Ici, on a plutôt l’énergie d’un film qui avance avec trois bouts de ficelle et une sacrée mauvaise foi.
Claude Jutra, le fantôme dans la cabine de montage
Autre valeur de ce dossier : Claude Jutra. Réalisateur longtemps célébré au Canada, il a ensuite été rattrapé par des accusations graves révélées après sa mort, ce qui assombrit mécaniquement toute relecture de son œuvre. Dans le cas de Surfacing, cette ombre est d’autant plus lourde que le cinéaste n’aurait pas eu une grande marge de manœuvre en préparation, selon les travaux de Jim Leach et de Peter Dickinson, qui évoquent une arrivée tardive sur le projet et un scénario déjà très verrouillé. On n’est donc pas face à un auteur tout-puissant imposant sa vision d’un bloc, mais à un film de compromis, de réécritures, d’interférences de production. Bref, le genre de chantier où personne ne tient vraiment le volant et où le véhicule finit dans le fossé. Charmant.

Ce qui est fascinant, c’est que ce désordre industriel rejoint presque le sujet du film. Surfacing parle d’une identité fissurée, d’un retour impossible, d’une nature qui ne réconcilie rien. La production, elle aussi, semble avoir fonctionné comme un organisme mal coordonné, avec une adaptation qui n’ose ni la fidélité radicale ni la trahison assumée. On connaît la chanson : quand un film veut ménager le roman, le public, le producteur et la respectabilité, il finit souvent par n’épouser personne. C’est le genre de demi-mesure qui flingue un projet en douceur.
Le culte discret des objets bancals
Pourtant, il y a aujourd’hui un petit frémissement autour de Surfacing. Pas un raz-de-marée, soyons sérieux, mais une réévaluation de ces œuvres qu’on a trop vite classées dans la case “raté” parce qu’elles ne rentraient pas dans les critères du bon goût de l’époque. Des spectateurs contemporains y voient un film plus étrange, plus libre, parfois plus cohérent dans son déséquilibre que ne le laissaient entendre les critiques de 1981. Sur les plateformes de notation et les discussions de cinéphiles, on trouve ce mélange très familier de défense maladroite et d’enthousiasme tordu : certains y lisent un objet “maladroit mais vivant”, d’autres apprécient justement son refus d’être lisse. Et franchement, on les comprend.
Il faut aussi dire que le film a quelque chose d’assez rare : il garde la trace d’un cinéma canadien qui cherchait encore sa voix, loin des grosses machines américaines et de leurs récits calibrés. Pas de budget annoncé comme un mastodonte, pas de campagne marketing à coups de millions, pas de sortie mondiale en fanfare. Le film est resté cantonné au Canada, ce qui a limité sa circulation et l’a presque condamné à devenir un objet de collection pour initiés. Aujourd’hui, dans une époque où tout finit tôt ou tard en redécouverte, en édition obscure ou en copie douteuse qui circule sous le manteau numérique, Surfacing ressemble à ces films qu’on croyait perdus et qui reviennent vous regarder de travers. Le genre de revenant qui ne demande pas pardon.
Atwood avant la couronne
Le plus drôle, dans l’histoire, c’est peut-être que cette première adaptation annonce déjà tout le reste. Margaret Atwood deviendra plus tard une véritable machine à fantasmes pour la télévision de prestige, avec The Handmaid’s Tale en fer de lance et toute une galaxie d’adaptations, de réinterprétations et de relectures plus ou moins inspirées. Mais Surfacing rappelle qu’avant la consécration, il y a souvent des essais ratés, des tentatives mal dégrossies, des films qui ne savent pas encore comment avaler une œuvre littéraire sans l’étouffer. C’est presque rassurant, en fait : même les grands noms ont leurs faux départs, leurs cailloux dans la chaussure, leurs petits naufrages.
Et puis il y a cette question, qui flotte au-dessus du film comme un brouillard pas très net : faut-il juger une adaptation à sa fidélité, ou à sa capacité à inventer autre chose avec la matière d’origine ? Surfacing répond par l’embarras, ce qui n’est pas la réponse la plus élégante mais certainement la plus honnête. On peut y voir un échec, un objet mutilé, un film qui a raté sa cible. On peut aussi y voir un symptôme précieux : celui d’une époque où le cinéma canadien, les écrivains majeurs et les producteurs tentaient encore de se parler sans vraiment partager la même langue. Et ça, mine de rien, ça raconte beaucoup plus de choses qu’un simple “bon” ou “mauvais” film. Les œuvres bancales ont parfois plus de mémoire que les réussites bien coiffées.
Alors oui, Surfacing n’a rien d’un chef-d’œuvre caché sorti du brouillard avec une auréole. Mais le réduire à un plantage serait trop facile. Entre l’ombre de Jutra, la résistance du roman d’Atwood et la curiosité qu’il continue de susciter chez les cinéphiles qui aiment les objets de travers, le film mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Pas une réhabilitation en grande pompe, non. Juste un regard moins paresseux. Et ça, pour un vieux film canadien des années 80, c’est déjà presque un miracle.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




