Shailene Woodley a beau avoir été la Mary Jane annoncée de The Amazing Spider-Man 2, le film l’a rayée du tableau avant même de lui laisser exister. Et derrière ce petit carnage de montage, on retrouve tout le bazar industriel d’une franchise Sony qui voulait faire du bruit, puis a fini par faire du surplace.

Pour remettre les pendules à l’heure : The Amazing Spider-Man 2 sort en 2014, est réalisé par Marc Webb, avec Andrew Garfield, Emma Stone et Dane DeHaan en tête d’affiche, et tente de relancer une machine déjà fragile après le premier opus de 2012. Le long métrage vise gros, très gros même, avec un budget de production estimé autour de 200 millions de dollars, sans compter un marketing qui a encore alourdi la facture. Sauf que le film arrive dans un moment où les studios commencent à comprendre qu’un univers étendu ne se décrète pas à coups de post-production et de tableaux Excel. On peut bien empiler les sous-intrigues, les méchants, les promesses de spin-off et les clins d’œil au futur : si le cœur du film ne bat pas, la belle mécanique tousse. Et ici, le cœur, c’était Peter et Gwen. Le reste, c’était du décor de luxe.

Le vrai sujet, ce n’est donc pas seulement une actrice coupée au montage. C’est la manière dont un blockbuster tente de faire cohabiter fidélité aux comics, stratégie de franchise et arbitrage émotionnel, sans toujours savoir où poser ses gros sabots.

Mary Jane au frigo, Gwen au premier plan

Dans les faits, Shailene Woodley avait été choisie pour incarner Mary Jane Watson, avec l’idée de préparer le terrain après la disparition de Gwen Stacy. L’intention se comprend : dans la mythologie Spider-Man, Gwen est la première grande romance de Peter Parker, et Mary Jane devient ensuite l’autre pilier sentimental de sa vie. Sur le papier, l’architecture tient debout. Dans la pratique, The Amazing Spider-Man 2 n’a gardé que quelques scènes tournées avec Woodley avant de les jeter aux oubliettes. Marc Webb a expliqué à The Hollywood Reporter avoir voulu resserrer le récit sur Peter et Gwen, tout en saluant le talent de l’actrice. Classique opération de recentrage, sauf qu’elle laisse derrière elle un drôle de parfum de promesse avortée.

Woodley, elle, a raconté plus tard avoir appris la nouvelle par téléphone, avec cette petite violence très hollywoodienne qui consiste à vous dire que tout est encore possible, puis à vous laisser regarder le vide. Elle a aussi avoué s’être d’abord demandé si elle avait été mauvaise. Voilà le genre de doute que l’industrie adore semer chez les acteurs : pas assez de place à l’écran, mais assez de place pour l’angoisse. Le plus cruel, c’est que le film n’a même pas eu le temps d’installer Mary Jane avant de l’effacer.

Le fantôme dans la machine

Les scènes coupées ont pourtant laissé des traces. Des images de tournage ont circulé, montrant Mary Jane en voisine de Peter, avec une histoire familiale plus sombre que prévu. Des éléments de concept art ont même précisé qu’elle devait vivre avec un père violent, au point que Spider-Man intervienne pour le remettre à sa place. On n’était donc pas sur un simple caméo décoratif, mais sur un personnage pensé pour s’inscrire dans la continuité affective du récit. C’est là que le film se mord la queue : il prépare une relève sentimentale, puis la supprime, tout en conservant la logique dramatique qui la rendait nécessaire.

Affiche de The Amazing Spider-Man : Le Destin d'un héros
Affiche de The Amazing Spider-Man : Le Destin d'un héros

Et puis il y a Gwen. Dans le film, sa mort au terme du récit reprend un jalon majeur des comics, mais en le déplaçant de la passerelle du George Washington Bridge à une tour horloge, comme pour souligner l’inéluctable. Sur le plan mythologique, l’idée a du sens. Sur le plan dramatique, elle laisse le spectateur avec un goût amer. En 2014, faire mourir une héroïne pour relancer l’errance affective du héros sonnait déjà moins comme une tragédie que comme un vieux réflexe de scénario. Le péché originel du film, c’est peut-être d’avoir cru qu’un hommage aux comics suffisait à justifier une mécanique émotionnelle un peu rouillée.

Emma Stone, le vrai caillou dans la chaussure

Le problème, c’est aussi que le couple Peter-Gwen fonctionnait. Vraiment. Andrew Garfield et Emma Stone avaient une chimie qui débordait du cadre, au point que leur romance à l’écran trouvait un écho dans leur relation hors plateau. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer qu’une nouvelle love interest puisse débarquer sans passer pour une rustine. Shailene Woodley avait les épaules pour tenir la route, personne ne lui retire ça, mais elle aurait dû succéder à une Gwen déjà devenue le moteur affectif de la saga. Autrement dit, Mary Jane arrivait après la bataille, dans un film qui avait déjà choisi son camp.

Le vieux Gerry Conway, scénariste de la mort de Gwen dans les comics, avait d’ailleurs défendu cette disparition en expliquant que le personnage manquait de profondeur. Avec le recul, la version d’Emma Stone a presque retourné l’argument contre lui : cette Gwen-là avait de la matière, de la science, du répondant, et pas juste une fonction romantique. On comprend alors pourquoi Marc Webb voulait encore introduire Mary Jane dans une hypothétique suite : il fallait bien rebrancher le mythe sur sa trajectoire classique. Mais entre ce que les comics racontent, ce que le studio veut lancer et ce que le film parvient à faire tenir, il y a parfois un gouffre. Et ce gouffre, The Amazing Spider-Man 2 y a sauté à pieds joints.

Le futur qui n’a jamais eu lieu

Le plus ironique, c’est que tout cela devait ouvrir sur The Amazing Spider-Man 3, puis sur tout un petit écosystème de films dérivés. On connaît la suite : la franchise s’est arrêtée net, Sony a changé de stratégie, et Spider-Man a fini par revenir ailleurs, sous une autre bannière, avec un autre équilibre industriel. Woodley, elle, est restée le visage d’un rôle qui n’a presque jamais existé. Une Mary Jane fantôme, un personnage en apnée, un bout de franchise qui n’a survécu que dans les marges, les interviews et les scènes volées sur Internet. Pas de quoi faire une saga, mais largement de quoi raconter une époque où Hollywood croyait encore qu’on pouvait bâtir l’avenir en coupant le présent au cutter.

Au fond, cette histoire dit quelque chose de très précis sur les blockbusters du début des années 2010 : ils voulaient tout préparer, tout annoncer, tout rentabiliser, et finissaient parfois par abîmer ce qu’ils avaient déjà sous la main. Mary Jane n’a pas seulement disparu d’un film ; elle a révélé, par son absence, la fragilité d’une franchise qui confondait anticipation et respiration. Et ça, mine de rien, c’est beaucoup plus parlant qu’un simple rôle supprimé au montage.

Alors oui, on peut toujours imaginer ce qu’aurait donné Shailene Woodley face à Andrew Garfield, dans un troisième film qui n’a jamais vu le jour. Mais à ce stade, The Amazing Spider-Man 2 ressemble surtout à une machine à fantasmes qui s’est elle-même sabotée. Le genre de coup de génie raté qu’Hollywood adore produire, puis oublier avec un sourire gêné. Nous, on s’en souvient très bien. Le film, lui, un peu moins.

Bande-annonce VF de The Amazing Spider-Man : Le Destin d'un héros

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