À Busan, on ne se contente plus d’empiler des projections et des badges plastifiés : le festival met aussi ses idoles au travail. Pour sa 31e édition, le BIFF confie sa Carte Blanche à Fan Bingbing, Kim Jee-woon et Hong Kyung-pyo, pendant que son Story Market continue de flairer les remakes et les titres venus d’Asie comme un bon limier de l’industrie.
Le Busan International Film Festival, créé en 1996, a longtemps joué un rôle de passeur entre le cinéma coréen, les cinémas asiatiques et les acheteurs internationaux venus y faire leur marché. En trois décennies, le rendez-vous est devenu un point de friction très sérieux entre la cinéphilie et le business, avec une zone de contact où les auteurs, les producteurs et les vendeurs se croisent sans toujours parler la même langue, mais avec le même objectif : faire exister des films. Le BIFF, c’est un peu le grand salon où l’on célèbre le geste artistique tout en négociant la prochaine poule aux œufs d’or. Et cette année, le festival pousse le curseur encore plus loin en laissant trois figures majeures raconter leur propre panthéon.
La Carte Blanche, comme son nom l’indique, donne une liberté totale de sélection à des personnalités du cinéma et de la culture. Le principe est simple, presque désarmant : choisir des œuvres qui ont façonné une sensibilité, puis expliquer pourquoi elles comptent. Pas de programme tiède, pas de comité qui lisse les angles. On laisse parler les obsessions, les cicatrices, les coups de foudre. Fan Bingbing, Kim Jee-woon et Hong Kyung-pyo n’arrivent donc pas là pour faire de la figuration élégante ; ils viennent signer une forme d’autoportrait par les films des autres. Et ça, franchement, c’est plus intéressant qu’un énième tapis rouge qui sent le vernis frais.
Fan Bingbing, Kim Jee-woon, Hong Kyung-pyo : le trio qui parle en cinéma
Fan Bingbing, star chinoise passée par les grosses machines commerciales comme par des projets plus risqués, apporte à Busan une présence qui dit beaucoup de l’axe du festival : l’Asie comme espace de circulation des images, des vedettes et des récits. Kim Jee-woon, lui, n’a plus rien à prouver depuis A Tale of Two Sisters, A Bittersweet Life ou The Good, the Bad, the Weird ; il incarne cette génération de cinéastes coréens capables de passer du film de genre à la mise en scène d’auteur sans perdre leur nerf. Quant à Hong Kyung-pyo, directeur de la photographie de Parasite, Burning ou Snowpiercer, il rappelle à quel point l’image, au cinéma, n’est jamais un simple habillage mais une écriture à part entière. Leur présence en Carte Blanche n’a rien d’anecdotique : elle dessine une géographie du goût.
Ce qui est malin, dans cette opération, c’est qu’elle transforme le festival en machine à fantasmes assumée. On ne vient pas seulement voir des films, on vient comprendre ce qui a nourri ceux qui les font. C’est du méta à l’état pur, et Busan sait très bien ce qu’il fait : en donnant la parole à des figures reconnues, le festival fabrique un récit parallèle à sa programmation officielle. On ne vend pas seulement des œuvres, on vend des filiations. Et dans un marché saturé de contenus interchangeables, la filiation, c’est déjà un argument de vente.
Le marché, ce sale petit moteur qui fait tourner la fête
En parallèle, le Story Market du BIFF continue d’élargir son terrain de jeu avec des titres venus de Thaïlande et de Hong Kong, dont certains projets de remake. Rien de très romantique, dira-t-on, mais c’est justement là que le festival montre sa vraie nature : Busan n’est pas seulement un sanctuaire pour cinéphiles en quête de découvertes, c’est aussi un carrefour où les propriétés intellectuelles se négocient, se réinventent et parfois se recyclent. Le remake asiatique, dans ce contexte, n’est pas un aveu de panne d’inspiration ; c’est une stratégie de circulation, une manière de faire passer une histoire d’un territoire à l’autre sans perdre son potentiel commercial. Le cinéma d’auteur aime les belles intentions, le marché aime les formats qui se vendent. Busan, lui, essaie de faire tenir les deux dans la même pièce.
Cette tension-là est précisément ce qui rend le BIFF si intéressant. D’un côté, la Carte Blanche valorise le goût personnel, la mémoire, l’éducation sentimentale d’un artiste. De l’autre, le Story Market rappelle que le cinéma reste une industrie, avec ses budgets de production, ses paris de distribution et ses calculs de fenêtre d’exploitation. On peut trouver ça cynique, mais ce serait oublier que le cinéma a toujours vécu de cette double respiration : l’élan esthétique et la tambouille économique. L’un sans l’autre, ça s’écroule. Ou ça devient un musée très chic, mais vide.
Busan, ou l’art de faire cohabiter le panache et le carnet de commandes
Le BIFF a toujours eu ce petit talent pour ne pas choisir entre la célébration et la transaction. C’est ce qui lui donne sa singularité face à d’autres festivals plus figés dans leur prestige ou plus agressifs dans leur logique de vitrine. Ici, on peut encore sentir la circulation concrète des films, des idées et des désirs. La sélection Carte Blanche ajoute une couche de subjectivité bienvenue à un événement souvent lu uniquement par le prisme des annonces industrielles. Et puis, soyons honnêtes, voir Fan Bingbing, Kim Jee-woon et Hong Kyung-pyo parler des œuvres qui les ont fabriqués, ça a quand même plus de gueule qu’un panel sur l’avenir du contenu premium (le mot « contenu » étant déjà un peu un aveu de défaite, non ?).
Reste que Busan joue une partie serrée. Le festival veut rester un phare pour le cinéma asiatique tout en gardant sa place dans l’économie mondiale des images. Il lui faut donc ménager les auteurs, les vendeurs, les producteurs, les stars et les acheteurs. Un numéro d’équilibriste, certes, mais plutôt bien exécuté jusqu’ici. Et cette Carte Blanche, en apparence très simple, dit exactement cela : le cinéma n’est jamais seulement ce qu’on voit à l’écran, c’est aussi tout ce qui circule autour, dans les goûts, les réseaux, les marchés et les obsessions. À Busan, la liberté de choisir a toujours un petit parfum de stratégie. Et c’est très bien comme ça.
Au fond, le BIFF nous rappelle une chose assez saine : les festivals ne servent pas qu’à distribuer des prix ou à faire défiler des noms en lettres capitales. Ils servent aussi à montrer qui regarde quoi, et pourquoi. Le reste, c’est du décor. Un décor utile, certes, mais décor quand même.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




