Avec Rosebush Pruning, Karim Aïnouz signe un film qui a tout du bel objet de salon : somptueux, luisant, un peu trop content de lui, et surtout prêt à faire tourner les têtes avant de les embrouiller. On y croise Pamela Anderson, Lukas Gage, une villa de luxe perchée dans les montagnes au-dessus de Barcelone, et cette vieille tentation du cinéma d’auteur international : prendre une famille riche, la laisser pourrir à feu doux, puis regarder les éclats voler. Sauf qu’ici, la machine à fantasmes tourne à plein régime, au point de faire presque oublier ce qu’elle raconte.
Le film arrive dans une période où le cinéma de prestige aime toujours autant les intérieurs feutrés, les corps exposés et les dynasties qui se décomposent sous le vernis. Rien de neuf, donc, mais tout est dans la manière. Karim Aïnouz, cinéaste brésilien passé par Cannes avec La Vie invisible d’Euridice Gusmão (2019) puis Motel Destino (2024), travaille ici avec Hélène Louvart, cheffe opératrice qui sait transformer une image en matière presque tactile. Les couleurs, les peaux, les tissus, les reflets : tout semble conçu pour qu’on ait envie de tendre la main vers l’écran. Le problème, c’est qu’à force de caresser la surface, on finit par ne plus sentir grand-chose dessous.
Et c’est là que Rosebush Pruning devient intéressant malgré lui : un film qui parle de décadence familiale tout en se laissant dévorer par sa propre élégance.
Une villa, des corps, du poison : le luxe comme piège à regards
Dans cette histoire de clan américain installé loin des États-Unis, l’exil n’a rien d’un arrachement romantique. C’est plutôt une fuite dorée, une manière de mettre la pourriture à distance sans la traiter. On pense évidemment à Les Poings dans les poches de Marco Bellocchio, que le film convoque par ses motifs les plus visibles : un personnage épileptique, un patriarche aveugle, une famille rongée de l’intérieur. Mais là où Bellocchio attaquait la cellule bourgeoise comme on plante un couteau dans un gâteau de mariage, Aïnouz préfère la contemplation vénéneuse. C’est plus chic, moins frontal, et parfois un peu trop sage pour son propre bien.
Le décor espagnol n’est pas qu’un fond de carte postale. Il sert à déplacer le centre de gravité du récit vers une sorte de hors-sol moral : ces personnages vivent dans une bulle de richesse, de loisirs et de pulsions, comme si l’argent avait remplacé toute forme de nécessité. Ça donne au film une texture de huis clos en plein air, ce qui n’est pas idiot du tout. Mais à trop vouloir faire du beau avec du sale, Rosebush Pruning finit par ressembler à une vitrine impeccablement éclairée où l’on aurait oublié de mettre la marchandise. Un péché originel de cinéma d’auteur : la forme prend le pouvoir et le fond se fait discret, presque poli.

Pamela Anderson, l’icône recyclée en marraine du trouble
Autre valeur du film : Pamela Anderson. On ne va pas faire semblant de découvrir qu’elle a trouvé, depuis quelques années, une nouvelle place dans l’imaginaire cinéphile. Son image a muté, et le cinéma indépendant adore ces trajectoires de star déclassée puis requalifiée, comme si Hollywood avait soudain décidé de rendre ses bijoux de famille à celles et ceux qu’il avait longtemps cantonnés à la surface. Ici, Anderson apporte une présence singulière, à la fois solaire et fatiguée, presque spectrale. Elle n’entre pas dans le film, elle le hante.
Face à elle, Lukas Gage joue la perturbation avec une ambiguïté qui colle bien à ce type de récit : une jeunesse qui dérange, un désir qui contamine, une menace qui ne dit pas son nom. Le casting, dans son ensemble, semble taillé pour la photographie autant que pour le drame. Et ce n’est pas un hasard si l’article du Monde insiste sur l’allure des acteurs et la beauté des textures : le film se pense comme une galerie de visages et de matières avant de se penser comme un récit. On est presque dans le cinéma de mode, sauf qu’ici la robe est tachée de sang et le sourire a des dents.
Bellocchio en filigrane, Aïnouz en suspension
La référence à Les Poings dans les poches n’est pas un simple clin d’œil de cinéphile en goguette. Elle dit quelque chose d’assez précis sur la manière dont Rosebush Pruning s’inscrit dans une tradition du drame familial européen filtré par des corps américains. Bellocchio filmait la crise de la famille comme une maladie politique ; Aïnouz, lui, semble la filmer comme une maladie du désir et de l’image. Ce glissement n’est pas anodin. Il raconte aussi l’époque : on ne croit plus autant aux grandes structures de pouvoir, alors on observe les symptômes, les gestes, les peaux, les regards. Le mal n’a pas disparu, il s’est esthétisé.
Le cinéma de Karim Aïnouz a souvent aimé les personnages en fuite, les espaces de transition, les identités qui se recomposent. Ici, il pousse cette logique vers une zone plus trouble : l’exil n’ouvre pas un avenir, il fabrique un théâtre de la stagnation. Tout est là, sous nos yeux, mais rien ne se résout vraiment. Et c’est peut-être ce qui laisse un goût étrange après la séance : le sentiment d’avoir vu un film qui sait parfaitement comment séduire, sans toujours savoir pourquoi il séduit. Comme si l’élégance avait pris le volant et oublié la destination.
Au fond, Rosebush Pruning ressemble à ces dîners trop bien dressés où l’on sent, dès l’entrée, que quelqu’un va finir par renverser le plat principal sur la nappe. On attend le choc, on récolte surtout des frissons de surface et quelques éclats de malaise bien polis. Ce n’est déjà pas rien. Mais entre le tableau de famille et la carte postale empoisonnée, Aïnouz laisse planer une question un peu cruelle : faut-il encore un sens quand le film a déjà gagné la partie du regard ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




