Venise adore les retours de flamme, surtout quand ils ont le goût d’une revanche élégante : un an après avoir marqué le Lido, Anuparna Roy y revient avec Lovers in the Blue Night, désormais doté d’un vendeur international, Parallax. Autrement dit, la machine festivalière se remet en route avec ce qu’elle sait faire de mieux : transformer un nom encore neuf en promesse de circulation mondiale. Et, pour une cinéaste qui a déjà décroché le prix de la meilleure réalisation dans la section Horizons, la marche n’a rien d’anecdotique.

Pour rappel, Roy était devenue la première cinéaste indienne à remporter ce trophée Horizons l’année précédente, un jalon qui dit beaucoup sur la manière dont Venise fabrique ses demi-dieux contemporains. Le festival, avec ses sections parallèles et son flair pour les auteurs en train d’émerger, fonctionne depuis longtemps comme une rampe de lancement autant qu’un théâtre de consécration. Quand un film passe par le Lido, il ne cherche pas seulement des applaudissements : il cherche des territoires, des acheteurs, des relais, bref de quoi exister au-delà du tapis rouge. À Venise, la gloire n’est jamais gratuite, elle vient toujours avec un plan de circulation.

Dans cette affaire, Parallax n’achète pas juste des droits de vente internationale pour un long métrage encore inédit ; le groupe mise sur une continuité de prestige. C’est tout sauf idiot. Dans un marché où les films d’auteur se battent pour respirer entre deux mastodontes de franchise, le passage par un grand festival reste l’un des derniers moyens de fabriquer de la désirabilité sans vendre son âme au marketing de masse. On connaît la chanson : une première mondiale, un prix ou deux, un vendeur bien placé, et soudain le film cesse d’être une abstraction pour devenir un objet négociable. Le cinéma d’auteur adore prétendre qu’il se moque du business ; le business, lui, ne se prive jamais de l’aimer quand il sent le bon parfum.

Le Lido, cette usine à légendes pas tout à fait neuves

En réalité, le retour d’Anuparna Roy à Venise raconte autant sa trajectoire que l’état du cinéma festivalier. Une première victoire en Horizons, puis une nouvelle venue en compétition avec Lovers in the Blue Night : on n’est pas dans le coup de chance isolé, mais dans l’installation progressive d’une signature. C’est précisément ce que les vendeurs internationaux cherchent à repérer avant tout le monde. Un nom qui revient, un style qui s’affirme, une présence qui commence à compter. Le Lido adore ces récits-là, parce qu’ils permettent de passer du simple buzz à la construction d’un auteur. Et ça, pour le marché, c’est de l’or en barre.

Il faut aussi voir ce que raconte le titre lui-même, avec cette nuit bleue qui sent déjà le romantisme blessé, le trouble, peut-être la mélancolie ou l’errance. Sans même connaître l’intrigue, on comprend que le film veut s’inscrire dans une veine sensible, probablement attentive aux corps, aux silences, aux marges. Ce n’est pas un hasard si ce genre de projet trouve une seconde vie dans les festivals européens : ils savent très bien vendre l’idée d’un cinéma qui regarde le monde de biais, avec assez de distance pour éviter le folklore et assez d’émotion pour ne pas finir en exercice de style. Le vrai luxe, ici, c’est la singularité. Pas le clinquant.

Parallax, ou l’art de flairer la bonne braise

D’où l’intérêt de Parallax dans l’équation. Un vendeur international ne fabrique pas un film, il lui donne une chance de voyager sans se faire avaler par la première frontière venue. Dans un marché saturé, où la visibilité se monnaie au centimètre carré, l’acquisition de droits peut faire basculer un projet du côté des œuvres qui comptent un peu plus qu’un soir de festival. C’est discret, presque bureaucratique en apparence, mais c’est là que se joue une partie du destin des films d’auteur. Les grands studios ont leurs budgets de production et leurs campagnes à huit chiffres ; les films comme celui de Roy ont, eux, la patience des stratèges et l’odeur du risque bien calculé.

On peut aussi lire ce mouvement comme une petite leçon de géopolitique cinéphile. L’Inde, trop souvent réduite dans les discours paresseux à son industrie la plus massive, continue de produire des cinéastes capables de circuler dans les espaces les plus prestigieux du cinéma mondial. Roy s’inscrit dans cette lignée de réalisatrices et réalisateurs qui utilisent les festivals comme un contrechamp au système dominant. Pas pour faire joli sur une affiche, mais pour exister autrement. Et ça, franchement, ça change des franchises qui se contentent de passer le flambeau à coups de reboot en plastique.

Si Lovers in the Blue Night tient ses promesses, Venise n’aura pas seulement récompensé une cinéaste : elle aura, une fois de plus, fabriqué une trajectoire. Le reste se jouera dans les salles, les ventes, les sélections suivantes, les conversations de couloir et les arbitrages de distributeurs. Le cinéma adore ces moments où tout semble encore ouvert, où le nom d’une autrice circule comme une rumeur sérieuse. Et puis, soyons honnêtes, c’est aussi pour ça qu’on traîne encore au Lido : pour voir à quel moment une promesse commence à peser plus lourd qu’un palmarès.

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