Ce mercredi 26 août, M6 balance les deux saisons des Amateurs à partir de 21h10, avant de laisser les plus tenaces finir l’affaire au milieu de la nuit. La série compte six épisodes pour sa première saison, puis quatre pour la seconde, tous formatés autour de 26 à 30 minutes : dix petites capsules de polar absurde, de panique administrative et de types ordinaires qui auraient dû laisser sonner ce téléphone. La saison 2 démarre à 00h50. Bon courage aux gens qui bossent jeudi matin.
Les Amateurs n’est pas une nouveauté sortie du chapeau de M6. La fiction a été lancée sur Disney+ le 19 octobre 2022, avant le retour de son duo principal le 4 janvier 2023. François Damiens et Vincent Dedienne y jouent Alban Burne et Vincent Piquet : deux mecs sans aura, sans plan, sans aptitude particulière à survivre à un complot criminel. Ce qui reste une excellente base de travail.
Le problème n’est donc pas la série. C’est la manière dont M6 la traite : comme un carton de DVD retrouvé derrière les rediffs de Julien Courbet.
Deux blaireaux et un téléphone qui sonne
Vincent Piquet travaille à l’Agence départementale de Meurthe-et-Moselle, vient de se faire larguer par Louise, qui est aussi sa cheffe, et traîne dans le décor avec Alban, facteur quadragénaire vivant toujours chez sa mère. Après un accident de voiture et un portable qui ne demandait qu’à être ignoré, les deux compères se retrouvent dans une sale affaire de crime organisé.
Le moteur narratif ne réinvente pas la poudre, mais il sait ce qu’il fait : mettre des losers du service public face à une mécanique de thriller qui les dépasse. Vincent voudrait rentrer chez lui et éviter les ennuis ; Alban, lui, a trop regardé de films d’action pour ne pas croire que sa grande heure est arrivée. L’un panique, l’autre s’emballe. Les truands ont autre chose à faire que de gérer leurs états d’âme.
Vincent Dedienne découvrant qu’un congé maladie ne couvre pas forcément les enlèvements.
La série repose sur l’écart entre la mise en scène du danger et la texture très française de ses héros : des bureaux gris, une petite ville, des discussions qui démarrent avec des griefs sentimentaux avant de finir avec une arme braquée sur quelqu’un. Pas besoin d’un hélicoptère qui explose sur le périph’ pour fabriquer du suspense. Deux gus terrorisés dans une voiture peuvent suffire. Encore faut-il avoir Damiens pour rendre l’incompétence presque héroïque.
The Wrong Mans à la française
Le vrai pedigree des Amateurs se trouve de l’autre côté de la Manche. Fred Scotlande et Chloé Marçais adaptent The Wrong Mans, comédie-thriller britannique créée par James Corden et Mathew Baynton pour BBC Two. En 2013, l’original suivait déjà deux employés municipaux, Sam et Phil, précipités dans une conspiration criminelle après avoir répondu à un téléphone sur les lieux d’un accident. Le squelette est le même. Ce n’est pas du plagiat avec un béret posé dessus : c’est une adaptation assumée.
La série britannique avait une idée simple et solide : injecter la structure paranoïaque d’un thriller à rebondissements dans le corps fatigué d’une sitcom de bureau. Corden et Baynton écrivaient leurs personnages comme des idiots, certes, mais des idiots plausibles, coincés entre la trouille, l’ego et le besoin pathétique de paraître compétents. La BBC résume elle-même le dispositif comme une histoire de salariés ordinaires propulsés dans une « deadly criminal conspiracy ». Ça pose l’ambiance mieux qu’un communiqué rempli de mots comme “déjanté”.
La version française déplace cette énergie dans une comédie plus douce, plus domestique, parfois moins vicieuse que son modèle. Damiens évite le piège du personnage-boulet seulement là pour faire du bruit : Alban est un enfant géant, mais sa jubilation face au chaos donne à la série son pouls. Dedienne joue le contrechamp idéal, celui du type qui n’a jamais demandé à devenir le héros de son propre mauvais film.
Le duo fonctionne parce que l’un voudrait échapper au récit, pendant que l’autre rêve d’y avoir enfin un rôle.
Damiens Dedienne, la poudre et la tisane
François Damiens n’est jamais aussi drôle que lorsqu’il fait croire qu’il ne joue pas. Son Alban a les épaules rentrées, les intuitions foireuses et cette manière très particulière de prendre une menace de mort pour une invitation à vivre une aventure. Face à lui, Vincent Dedienne déploie son art de la nervosité contenue : une diction propre, un visage qui calcule toutes les issues de secours, puis l’effondrement. Le type est à deux secondes de déposer un dossier RH contre le crime organisé.
Fanny Sidney incarne Louise, l’ex de Vincent et supérieure hiérarchique coincée dans la même spirale, tandis qu’Anne Benoît joue Solange Burne, mère d’Alban et rappel permanent que l’âge adulte ne se décrète pas parce qu’on possède un uniforme de facteur. Disney présentait la deuxième saison comme un retour « avec toujours plus d’action, d’humour et d’émotions », formule de plateforme oblige, mais le casting constitue bien le meilleur argument de cette petite machine.
Face aux mastodontes à effets numériques, cette fiction rappelle qu’une comédie d’action peut exister à hauteur de rond-point, de parking municipal et de cuisine trop petite. Ce n’est pas le glamour de Mission: Impossible. C’est plutôt Mission : retrouver ses clés avant que le mafieux ne revienne. Et, franchement, on prend.
M6 fait sauter la banque à 3h30
Le choix de M6 raconte quelque chose de moins romantique : une série de streaming arrivée tardivement en clair, achetée en bloc, expédiée en bloc. Pas de case hebdomadaire, pas de rendez-vous installé, pas même la politesse de laisser à la saison 2 une soirée à elle. La chaîne diffuse l’intégrale entre 21h10 et 3h30, avec l’option M6+ pour ceux qui refusent de sacrifier leur sommeil au dieu de la grille estivale.
On comprend la logique : l’été touche à sa fin, la fiction française doit remplir une grande soirée et les dix épisodes peuvent se binge-watcher sans mal. Sauf que Les Amateurs ne mérite pas d’être réduite à une sorte de buffet à volonté nocturne. Ses épisodes sont courts, son intrigue cavale, ses personnages s’épuisent. C’est le genre de série qui pourrait donner envie de revenir la semaine suivante.
À la place, M6 transforme ce duo de bras cassés en défi d’endurance télévisuel. Les héros se cachent ? Panique. Ils doivent sauver leur peau ? Panique. Le téléspectateur doit attaquer la saison 2 à 00h50 ? Panique, mais avec un plaid.
À 3h30, même Alban Burne aura probablement demandé un taxi à sa mère.
La bonne nouvelle, c’est que cette diffusion remet un peu de lumière sur une série française qui n’avait pas grand-chose d’un produit calibré. La mauvaise, c’est qu’il faudra rester éveillé pour le vérifier. M6 a choisi son thriller : le coupable, cette fois, c’est le réveil du lendemain.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




