Le biopic Snoop continue de se bricoler une aura de monument avant même d’avoir montré un plan : Universal vient d’y ajouter Camron Jones en Tupac Shakur, pendant que Lauren London prêtera ses traits à Beverly Tate, la mère disparue de Snoop Dogg. On tient là un casting qui ne cherche pas la discrétion, mais la résonance mythologique.
À Hollywood, le biopic musical fonctionne depuis longtemps comme une machine à fantasmes bien huilée : on prend une figure plus grande que nature, on lui colle un récit d’ascension, de chute ou de rédemption, puis on espère que le public viendra acheter un morceau d’Histoire en format grand écran. Universal n’invente rien, mais l’industrie adore recycler la même recette quand le nom sur l’affiche promet encore des billets. Ici, le projet s’inscrit dans une logique très claire : raconter Snoop Dogg, oui, mais aussi tout ce qui gravite autour de lui, son époque, ses alliances, ses fantômes, ses pertes. Et forcément, Tupac Shakur débarque dans l’équation comme un demi-dieu qu’aucun casting ne peut approcher sans se prendre un peu les pieds dans le tapis.
Le film, intitulé Snoop, est réalisé par Craig Brewer, cinéaste qui connaît les récits de musique et de survie, de Hustle & Flow à Dolemite Is My Name. Le rôle-titre a été confié à Jonathan Daviss, révélé par Outer Banks, ce qui dit déjà quelque chose du pari : Universal ne va pas chercher un monstre sacré usé jusqu’à la corde, mais un visage plus jeune, plus malléable, capable d’absorber la légende sans l’imiter bêtement. Le film ne veut pas seulement raconter Snoop Dogg ; il veut aussi fabriquer le moment où Snoop devient un mythe de cinéma.
Un Tupac de plus dans la galerie des fantômes
Camron Jones, aperçu dans P-Valley et Panic, ne vient pas jouer un simple caméo décoratif. Tupac Shakur, dans un biopic sur Snoop Dogg, n’est jamais un personnage secondaire au sens banal du terme : c’est une présence qui reconfigure tout le récit. On parle d’un artiste dont l’image a été saturée par les archives, les hommages, les reconstitutions, les spéculations, les procès posthumes de la pop culture. Le faire revenir à l’écran, c’est rouvrir une plaie déjà devenue icône. Et là, on touche au péché originel de ce genre de projet : comment incarner quelqu’un dont la mémoire collective a déjà figé les traits, la voix, la posture, le destin ?
Le choix de Jones dit aussi autre chose : Universal ne cherche pas forcément la ressemblance mimétique à tout prix, ce piège qui transforme tant de biopics en musée de cire. Il faut plutôt lire ce casting comme une tentative de capter une énergie, une tension, une manière d’occuper le cadre. Tupac, au cinéma, n’est pas seulement un nom. C’est un point de bascule, un symbole de la côte Ouest, des rivalités, de l’époque Death Row, de cette Amérique où le rap est passé de la contre-culture au champ de bataille industriel. Chaque apparition de Tupac dans un biopic raconte autant le personnage que la manière dont Hollywood digère enfin ce qu’il a longtemps méprisé.
Lauren London, mémoire vive et casting à charge émotionnelle
Autre valeur du projet : Lauren London en Beverly Tate, la mère de Snoop Dogg. Là, le film gagne une épaisseur qui dépasse le simple alignement de têtes d’affiche. London n’est pas seulement une actrice solide, elle porte aussi une charge affective évidente dans l’imaginaire du public, notamment depuis ATL et Without Remorse, sans parler de sa place dans la culture populaire contemporaine. La distribuer dans le rôle de la mère, c’est injecter au film une forme de gravité intime, presque domestique, là où le biopic rap se contente souvent de faire claquer les biographèmes comme des cartes Pokémon.
Et c’est sans doute là que Snoop peut éviter le simple alignement de séquences obligées. Le film a tout intérêt à ne pas se contenter du couplet habituel sur la gloire, les studios, les hits et les conflits d’ego. Le vrai sujet, c’est la fabrication d’un personnage public à partir d’un garçon de Long Beach, avec ses attachements familiaux, ses pertes, ses loyautés et ses métamorphoses. Le cinéma adore les trajectoires de self-made men ; il aime encore plus quand elles passent par la musique, parce qu’on peut y faire entrer du drame, du style, du commerce et de la nostalgie dans le même plan. Sans cette dimension familiale, le film serait juste un produit de plus. Avec elle, il peut devenir un portrait à plusieurs couches.
Universal, la poule aux œufs d’or et le piège du respectabilité cinema
On connaît la chanson : les studios aiment les biopics musicaux parce qu’ils rassurent les financiers, offrent une bande-son déjà vendue et permettent de viser un public large sans inventer un monde de toutes pièces. Universal a déjà vu que les récits adossés à des icônes musicales pouvaient faire des miracles en salles ou en vidéo à la demande, selon la fenêtre de diffusion et l’appétit du moment. Le genre a même fini par devenir un sous-genre de prestige, ce qui est cocasse quand on se souvient qu’il sert souvent à emballer des histoires très balisées avec un vernis d’importance historique.
Mais le cas Snoop Dogg est un peu différent, parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un rappeur devenu légende. Snoop est aussi une figure transmédiatique, un personnage qui a traversé le cinéma, la télévision, la publicité, les talk-shows, les memes, les jeux vidéo et les collaborations les plus improbables. Autrement dit, il n’a jamais cessé d’être un rôle. Le biopic arrive donc après coup, comme si Hollywood courait derrière une image déjà en circulation depuis trente ans. Le film devra choisir : raconter un homme ou expliquer comment un homme est devenu une marque sans perdre complètement son âme. Pas simple, et c’est bien là que ça devient intéressant.
Pour l’instant, Universal déroule sa stratégie avec méthode : Jonathan Daviss en Snoop, Camron Jones en Tupac, Lauren London en Beverly Tate, Craig Brewer à la mise en scène. Le casting se met en place comme une petite constellation de fantômes et de survivants, et on sent bien que le studio espère tenir là son prochain gros coup de nostalgie rentable. Reste à savoir si Snoop saura faire autre chose que dérouler le tapis rouge à sa propre légende. Parce qu’entre une icône et un biopic, il y a parfois juste un mauvais raccord. Et ça, même la meilleure moustache du rap ne peut pas le sauver.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




