Les Oscars, ce n’est pas seulement une statuette dorée et des robes qui brillent sous les projecteurs : c’est aussi un surnom né dans le brouillard, entre folklore hollywoodien et petite cuisine interne. Et comme souvent à Hollywood, l’histoire officielle sent un peu le parfum cher et beaucoup le coup de com’ bien ficelé.

Pour comprendre pourquoi les Academy Awards ont fini par devenir les Oscars, il faut remonter à 1927, année de fondation de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences par Louis B. Mayer, patron tout-puissant de la MGM. L’homme n’était pas exactement un philanthrope en gants blancs : selon les récits rapportés par Scott Eyman dans Lion of Hollywood: The Life and Legend of Louis B. Mayer, l’Académie servait aussi à calmer les tensions entre studios, à contenir les velléités syndicales et, surtout, à offrir aux artistes une forme de prestige moins coûteuse qu’une hausse de salaire. En clair, on distribue des médailles, on évite de trop ouvrir le portefeuille, et tout le monde fait semblant d’être ravi. Hollywood adore les trophées quand ils remplacent les revendications.

Le surnom “Oscar”, lui, n’était pas prévu au programme. C’est là que l’histoire devient délicieusement bancale, parce que plusieurs versions se disputent la paternité du mot comme des producteurs en guerre pour un générique. Bette Davis a longtemps été créditée de l’invention, notamment à cause d’une anecdote qu’elle raconte dans son autobiographie The Lonely Life : en recevant son Oscar de la meilleure actrice pour Dangerous en 1935, elle aurait trouvé que la statuette ressemblait de dos à son mari de l’époque, Harmon Oscar Nelson. Joli trait d’esprit, sauf que Davis elle-même a ensuite reconnu avoir embelli l’histoire. À Hollywood, même les souvenirs ont parfois besoin d’un agent.

Les légendes dorées, les archives grinçantes

Autre candidate au baptême : Margaret Herrick, bibliothécaire de l’Académie, qui aurait comparé la statuette à un oncle prénommé Oscar. L’anecdote est si bien installée qu’elle a longtemps circulé comme une vérité de comptoir, mais elle se heurte à un détail un peu gênant : rien n’indique qu’un tel oncle ait vraiment existé. On est donc dans la grande tradition hollywoodienne du récit charmant mais fragile, celui qu’on répète parce qu’il sonne bien, pas parce qu’il tient debout. Le genre de truc qui fait sourire les attachés de presse et lever un sourcil aux historiens. Le mythe est souvent plus photogénique que la vérité, et l’Académie le sait très bien.

Il y a aussi Sidney Skolsky, journaliste et chroniqueur, qui a revendiqué l’usage du terme dans les années 1930, en expliquant l’avoir repris d’un vieux gag de vaudeville. Sauf que là encore, la chronologie coince un peu : le mot circulait déjà avant qu’il ne s’en attribue la paternité. On commence à voir le tableau, non ? Un surnom populaire, plusieurs récupérateurs, et une institution qui laisse faire parce qu’au fond, ce qui compte, c’est que la marque prenne. C’est du branding avant l’heure, version smoking et velours rouge. L’Oscar n’est pas né d’une révélation, mais d’un embrouillamini très hollywoodien.

Le vrai Oscar ? Un secrétaire norvégien et une blague de bureau

La piste la plus sérieuse, ou du moins la moins folklorique, mène à Eleanore Lilleberg, secrétaire norvégienne de l’Académie dans ses premières années. D’après les recherches de Bruce Davis dans The Academy and the Award, elle aurait surnommé les statuettes “Oscars” en plaisantant, sans que l’on sache avec certitude à quel Oscar elle faisait référence. Son frère, Einar, aurait évoqué un ancien soldat nommé Oscar, droit comme un piquet. Ce n’est pas la version la plus glamour, évidemment. Pas de star, pas de grande scène, pas de révélation au champagne. Juste une blague de bureau qui a survécu mieux que bien des carrières. Comme quoi, à Hollywood, une plaisanterie de couloir peut finir plus immortelle qu’un discours aux Golden Globes.

Ce qui est beau, au fond, c’est que le surnom colle parfaitement à l’objet. “Academy Award” sonne institution, comité, règlement intérieur ; “Oscar”, lui, a quelque chose de plus vif, de plus humain, presque de plus familier. Le mot a désamorcé la solennité de la récompense sans lui enlever sa valeur symbolique. Il a transformé un trophée né d’une logique industrielle en fétiche mondial, en machine à fantasmes, en totem annuel du cinéma américain. Et ça, mine de rien, c’est assez fort : un simple surnom a réussi à rendre moins froid un système pensé, à l’origine, pour garder la main sur les artistes. Le glamour, ici, a été bricolé à partir d’un rapport de force.

Au bout du compte, l’histoire des Oscars dit presque autant sur Hollywood que les films qu’il récompense. Elle parle de pouvoir, de prestige, de légende fabriquée, de mémoire trafiquée à la marge. Et elle rappelle qu’à l’usine à rêves, les récits les plus solides sont parfois ceux qu’on n’a jamais vraiment pu prouver. Le plus drôle ? On continue de les aimer pour ça. Parce qu’un Oscar sans mystère serait juste une statuette. Et franchement, quel ennui.

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