Avec Good People, Milcho Manchevski ne filme pas un fait divers, il rouvre une plaie. Le cinéaste macédonien revient sur l’incendie du Pulse à Kočani comme on s’approche d’un lieu maudit : sans voyeurisme, mais sans anesthésie non plus.

Le 16 mars 2025, dans la petite ville de Kočani, en Macédoine du Nord, un incendie éclate dans la discothèque Pulse. Le bilan est terrible : 63 morts, des centaines de blessés, des corps brûlés, intoxiqués, broyés par la panique, alors que le public tente de fuir par une seule sortie. Le décor du drame, déjà, dit tout d’un système à bout de souffle : une salle trop vulnérable, un dispositif de sécurité dérisoire, un extincteur unique, et cette impression glaçante qu’on a laissé la catastrophe se préparer toute seule. Le documentaire de Manchevski s’inscrit dans cette zone où le cinéma ne console pas, mais témoigne, et c’est autrement plus honnête. On n’est pas ici dans le “true crime” de canapé : on est dans la mémoire à chaud, celle qui brûle encore.

Depuis Before the Rain en 1994, Manchevski traîne une réputation de poète du chaos balkanique, un cinéaste capable de faire tenir dans un même plan la fable, la guerre et la cicatrice historique. Avec Good People, il retrouve cette matière-là, mais en la dépouillant de toute tentation romanesque. Le film ne cherche pas le spectaculaire du désastre, il s’intéresse à ce qui reste après : les survivants, les familles, les gestes interrompus, les récits qui se contredisent parfois parce que le trauma ne parle jamais d’une seule voix. Et c’est là que le documentaire devient intéressant, parce qu’il ne se contente pas de reconstituer un événement ; il interroge la façon dont une communauté encaisse l’inacceptable. Le vrai sujet, ce n’est pas seulement l’incendie : c’est ce qu’un pays fait de ses morts.

Une salle, une sortie, et le péché originel du système

En apparence, le cadre est simple : une nuit de concert, un incendie, une fuite impossible. Sauf que le drame de Kočani a tout d’un péché originel administratif et politique. Quand une salle ne dispose que d’une issue exploitable, quand la prévention ressemble à une formalité décorative, quand la sécurité tient sur un fil, la tragédie n’est plus un accident isolé mais le résultat d’une chaîne de négligences. Le cinéma documentaire adore les “pourquoi”, mais ici les “pourquoi” ont des noms très concrets : contrôle, normes, responsabilité, corruption peut-être, aveuglement sûrement. Et ça, Manchevski le sait très bien ; il ne filme pas seulement des victimes, il filme un échec collectif. Le feu a pris en quelques minutes, mais la catastrophe, elle, avait déjà commencé bien avant.

Ce qui frappe dans une telle approche, c’est la manière dont le film déplace le centre de gravité. Au lieu de faire du drame un objet de sidération, il le transforme en enquête morale. Les survivants ne sont pas là pour fournir de la matière émotionnelle à bon compte ; ils deviennent les porteurs d’une vérité fragmentée, parfois bancale, souvent insupportable. C’est là que Manchevski évite le piège du documentaire compassionnel : il ne fabrique pas des “bons sentiments”, il organise une confrontation. Et franchement, tant mieux. Parce qu’à force de lisser les catastrophes, on finit par les rendre digestes. Or un incendie comme celui de Kočani ne doit surtout pas l’être.

Manchevski, ou l’art de filmer les fantômes sans les maquiller

Dans la filmographie de Milcho Manchevski, la question de la mémoire revient comme un refrain tordu. Before the Rain articulait déjà l’histoire intime et la violence collective ; Dust et Shadows jouaient avec les spectres du passé, les récits qui se superposent, les identités qui se fissurent. Good People prolonge cette obsession, mais en la ramenant au réel le plus brut. Ici, pas de métaphore trop confortable, pas de détour fictionnel pour adoucir le choc. Le cinéaste semble travailler à nu, avec cette idée que la caméra peut devenir un instrument de deuil autant qu’un outil d’accusation. Chez lui, le fantôme n’est pas une figure gothique : c’est une dette.

Le titre lui-même a quelque chose de trompeusement simple. “Good People”, les “gens bien”, ça sonne presque comme une formule de voisinage, une politesse de façade. Mais après un drame pareil, qui sont les “gens bien” ? Ceux qui ont survécu ? Ceux qui ont fermé les yeux ? Ceux qui ont laissé faire ? Le film semble poser la question sans distribuer les bons points, et c’est ce qui le rend plus mordant qu’un énième documentaire à thèse. On sent bien que Manchevski préfère les zones grises aux verdicts propres. La morale, chez lui, n’est jamais un panneau lumineux ; c’est un couloir enfumé.

Le cinéma comme chambre d’écho, pas comme pommade

À l’heure où tant de documentaires transforment le réel en argument de plateforme, Good People rappelle une évidence qu’on oublie trop souvent dans la rédaction entre deux projections et trois cafés tièdes : le cinéma documentaire peut encore déranger, ralentir, empêcher le confort. Il ne s’agit pas de “donner de la visibilité” à un événement, formule de communicant qui ne mange pas de pain et n’explique rien. Il s’agit de construire une forme qui accepte la douleur sans la consommer. Et ça, c’est autrement plus rare que les discours sur l’utilité sociale de l’art. Quand un film regarde une tragédie en face, la moindre des choses est qu’il ne cligne pas des yeux.

Ce qui rend l’entreprise de Manchevski précieuse, c’est aussi sa dimension politique sans slogan. En filmant les survivants, les proches, les traces d’une nuit devenue cauchemar national, il ne cherche pas à fermer le dossier à la place des institutions. Il garde la blessure ouverte, là où d’autres auraient déjà plaqué une musique de fin et un carton moralisateur. Et puis, soyons honnêtes, le cinéma a parfois besoin de rappeler qu’il n’est pas seulement là pour faire joli dans les bilans de fin d’année. Il peut aussi servir à ça : tenir la lampe au-dessus du désastre. Pas très glamour, mais diablement nécessaire.

Au fond, Good People pose une question qui dépasse largement Kočani : qu’est-ce qu’un pays accepte de voir de ses propres ruines ? Manchevski, lui, a choisi de ne pas détourner le regard. Et rien que pour ça, son documentaire a déjà gagné quelque chose de rare : il ne cherche pas à rassurer, il cherche à rester. Les films qui consolent s’oublient vite ; ceux qui dérangent un peu trop, eux, s’installent pour longtemps.

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