Dans Star Trek: Strange New Worlds saison 4, les Orions ne se contentent plus d’être des silhouettes vertes à la morale floue : ils prennent le commandement, et l’épisode choisit deux visages de comédie pour faire passer la pilule. Rachael Harris et Joe Lo Truglio arrivent dans un Star Trek qui aime autant ses vaisseaux que ses clins d’œil à son propre mythe.

Pour comprendre l’intérêt de ce casting, il faut repartir de la mythologie Trek elle-même. Les Orions sont là depuis les débuts de la franchise, dès le pilote non diffusé The Cage en 1965, où l’imaginaire de la « slave girl » verte installait déjà une grammaire de fantasme un peu bancale, très années 60, très télévision de studio, très « on verra plus tard pour la cohérence ». Depuis, la saga a passé des décennies à tordre ce matériau : Star Trek: Enterprise avec l’épisode Bound a déjà déplacé le regard en révélant une société orion bien moins simple qu’une bande de pirates de l’espace ; Star Trek: Lower Decks a poussé plus loin encore en donnant une vraie place à D’Vana Tendi, incarnée par Noël Wells, première Orion récurrente du versant animé. Et Strange New Worlds continue ce petit travail de réécriture, qui consiste à reprendre un vieux cliché de franchise pour lui faire raconter autre chose. En clair : on n’est pas face à un simple déguisement de série, mais à une opération de recyclage mythologique, le genre de manœuvre que Star Trek adore quand elle a encore un peu de jus.

Et là, le cœur du sujet se déplace : ce n’est pas seulement une histoire d’Orions, c’est une histoire de ton, de rythme et de casting.

Des pirates, oui, mais avec le sens du timing

Dans l’épisode évoqué par la bande-annonce, l’Enterprise se retrouve paralysé par un accident de téléportation de niveau 5, tandis que l’équipage, à l’exception de Spock, est transformé en marionnettes. Rien que ça. Face à un tel délire, il fallait des interprètes capables de jouer la menace sans écraser le comique de situation. Rachael Harris, qu’on a vue dans The Hangover, Diary of a Wimpy Kid, Lucifer ou Suits, a précisément ce talent-là : elle sait tenir une scène, faire exister une autorité, puis la fissurer d’un demi-sourire. Son retour dans Star Trek a d’ailleurs un petit parfum de boucle bouclée, puisqu’elle était déjà passée par Star Trek: Voyager en 1997. Autrement dit, elle ne débarque pas en touriste : elle revient dans une galaxie qu’elle connaît déjà, et ça change tout.

Joe Lo Truglio, lui, apporte sa mécanique de comédie nerveuse, celle qu’on a appris à aimer dans Brooklyn Nine-Nine avec Charles Boyle, mais aussi dans Superbad ou Wet Hot American Summer. Le voir en commandant orion, c’est presque une blague de casting à lui tout seul : un acteur habitué aux seconds rôles décalés se retrouve à donner le la dans une hiérarchie de pirates interstellaires. Et ça fonctionne parce que Strange New Worlds n’a jamais eu peur de flirter avec le pastiche, la parodie légère, le détournement de codes. On est dans une série qui aime autant le space opera que le numéro d’acteurs. Le résultat, c’est du Star Trek qui sait qu’un bon épisode de franchise tient parfois à une bonne réplique plus qu’à un canon photonique.

Le vieux Trek a toujours aimé se maquiller en nouveauté

Ce qui est malin, dans cette apparition orion, c’est la manière dont la série réactive une vieille obsession de la franchise : qui contrôle qui ? Dans les premières versions de Star Trek, les Orions servaient surtout de raccourci exotique, presque de décor vivant. Plus tard, la saga a commencé à démonter ce stéréotype, à montrer que derrière la façade des pirates se cachait une société organisée, avec ses rapports de force, ses codes, ses stratégies. Strange New Worlds s’inscrit dans cette lignée, mais avec une couche supplémentaire : elle ne se contente pas de « corriger » le passé, elle le rejoue avec une conscience très nette de l’héritage télévisuel. C’est du fan service, oui, mais du fan service qui a lu ses classiques et qui ne se prend pas pour un prophète. Et franchement, c’est plus élégant qu’un reboot qui croit avoir inventé le feu.

Il y a aussi un plaisir très concret à voir des comédiens venus de la sitcom et de la comédie de studio se frotter à un imaginaire de série SF patrimoniale. La rédaction adore ce genre de collision : ça donne souvent des épisodes un peu bancals, parfois trop chargés, mais aussi des moments de grâce où la série comprend qu’elle peut être sérieuse sans se faire solennelle. Ici, le choix de Harris et Lo Truglio dit quelque chose de la saison 4 elle-même : Strange New Worlds veut garder son statut de fer de lance de la plateforme Paramount+, tout en continuant à jouer avec les marges, les détours, les petits dérapages de ton. C’est moins une révolution qu’une manière de tenir la barre sans se figer. Dans une franchise qui a parfois confondu gravité et importance, ça fait un bien fou.

Une petite attaque de pirates, beaucoup de mémoire TV

Au fond, cet épisode raconte aussi la survie d’une série par la mémoire de ses propres métamorphoses. Les Orions ont changé de fonction au fil des décennies : d’abord fantasme visuel, puis menace de série B, puis peuple à recontextualiser, puis terrain de jeu pour scénaristes qui aiment gratter sous la peinture. Star Trek: Strange New Worlds ne fait pas semblant d’ignorer ce passé ; elle s’en sert comme d’un coffre à jouets. Et quand une série de franchise sait encore ouvrir ce coffre sans se contenter d’en ressortir la même vieille figurine, on a envie de lui laisser la clé un moment. Parce qu’au bout du compte, le vrai luxe d’un univers étendu, c’est peut-être juste de ne pas tourner à vide.

Alors oui, il y a des pirates, des Orions, des marionnettes et un Enterprise en mode panique contrôlée. Mais derrière le gadget, on voit surtout une série qui a compris qu’un bon épisode de Star Trek ne doit pas seulement faire avancer le lore : il doit aussi faire jouer les corps, les voix, les rythmes. Et là-dessus, Rachael Harris et Joe Lo Truglio tombent pile dans la bonne orbite. Le vaisseau peut bien tanguer, la blague, elle, tient la route. Le reste, comme toujours chez Star Trek, c’est une affaire de trajectoire.

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