À Hollywood, on aime les franchises, les reboots et les calendriers bien huilés. À l’Academy Museum, on préfère parfois convoquer les revenants, les sorcières et les films qui ont laissé des cicatrices plus durables qu’un simple carton au box-office.
Le musée de l’Académie des arts et des sciences du cinéma, à Los Angeles, a dévoilé une programmation d’automne qui joue la carte du patrimoine pop avec une petite perversité bienvenue : des anniversaires, du fantastique, de l’horreur et quelques titres qui ont très bien vieilli parce qu’ils n’ont jamais cherché à plaire à tout le monde. On parle d’une projection anniversaire de Carrie (1976) pour ses 50 ans, avec Sissy Spacek annoncée en invitée, d’une séance pour les 30 ans de The Craft (1996) en présence de Rachel True et Robin Tunney, et d’un autre rendez-vous anniversaire autour de Get on the Bus (1996). Le programme met aussi en avant Marie Antoinette et Pan’s Labyrinth, histoire de rappeler que le musée n’est pas qu’un mausolée chic pour statuettes dorées, mais aussi une machine à fantasmes très consciente de ce qui continue de hanter les spectateurs.
Le choix n’a rien d’anodin. En 2026, on est dans un moment où les studios recyclent tout ce qui peut l’être, où le mot “franchise” sert de béquille à des lignes de production essoufflées, et où la mémoire cinéphile devient un argument de programmation presque aussi rentable qu’un nouveau super-héros en armure. Sauf qu’ici, l’Academy Museum ne vend pas un produit dérivé : il remet en circulation des films qui ont fabriqué leur propre mythologie, souvent à la marge, parfois contre le système, toujours avec une vraie personnalité. Autrement dit, on ne parle pas d’un simple hommage : on parle d’une manière de réaffirmer que le cinéma de genre, le teen movie et le film d’auteur peuvent encore faire salle pleine sans se déguiser en événement marketing.
Les sorcières ont la cote, et ce n’est pas un hasard
Carrie reste le grand totem de cette programmation. Le film de Brian De Palma, sorti en 1976, a transformé le roman de Stephen King en opéra de la honte adolescente, du désir réprimé et de la violence sociale. Quarante-huit ans plus tard, il n’a pas pris une ride parce qu’il ne repose pas seulement sur ses effets, mais sur une mise en scène de la cruauté d’une précision presque sadique. Et puis il y a Sissy Spacek, visage de porcelaine et nerfs à vif, qui a donné à Carrie White une fragilité si pure qu’elle en devient terrifiante. Le genre horror, quand il est bien fait, c’est rarement une affaire de monstres ; c’est une affaire de regard. De malaise. De punition. Bref, le musée ne programme pas un classique : il remet sur le devant de la scène un film qui a encore des comptes à régler avec l’Amérique.
Dans le même mouvement, The Craft revient avec sa bande de lycéennes sorcières, ses rituels bricolés et son esthétique de fin de siècle qui a nourri des générations de spectatrices en manque d’alliées toxiques et de pouvoir symbolique. Le film d’Andrew Fleming, sorti en 1996, n’a jamais été un mastodonte du box-office, mais il a gagné ce que tant de blockbusters ont perdu en route : une vraie postérité culturelle. Rachel True et Robin Tunney en présence, c’est aussi une façon de rappeler que le film a survécu moins comme objet de nostalgie que comme petit manifeste de contre-culture adolescente. On a vu des franchises entières s’effondrer pour moins que ça.

Du musée au miroir : quand l’automne parle de nous
Le reste de la sélection élargit le spectre. Marie Antoinette, de Sofia Coppola, sorti en 2006, a longtemps été regardé de travers par ceux qui confondent encore le film historique avec une reconstitution poussiéreuse. Or Coppola y filme moins une reine qu’une adolescente enfermée dans une vitrine dorée, prisonnière d’un système de représentation qui la dévore à petit feu. Le film a été mal compris à sa sortie, puis réhabilité au point de devenir l’un des objets les plus commentés de la filmographie de la cinéaste. Comme quoi, il suffit parfois d’une décennie et de quelques mauvais juges pour que l’Histoire fasse son travail.
Pan’s Labyrinth, lui, appartient à cette catégorie de films qui ont immédiatement imposé leur propre grammaire. Le long métrage de Guillermo del Toro, sorti en 2006, mélange guerre, conte noir et imaginaire enfantin avec une assurance de demi-dieu un peu inquiétant. Le film n’a pas seulement marqué par ses créatures et ses décors ; il a aussi prouvé qu’un film de genre pouvait porter une charge politique et émotionnelle sans se diluer dans le symbolisme à la petite semaine. Del Toro, chez lui, ne fait jamais semblant : il construit des mondes pour mieux parler du nôtre. Et ça, l’Academy Museum l’a très bien compris.
Ce qui frappe, dans cette programmation, c’est la cohérence secrète du lot. On y croise des adolescentes en colère, des figures féminines prises dans des structures d’oppression, des récits où le corps devient champ de bataille, et des films qui ont tous, à leur manière, refusé la docilité. Ce n’est pas juste une série de projections “nostalgiques” pour cinéphiles en pull noir. C’est une petite cartographie du cinéma comme lieu de friction, de transformation et de résistance. Le musée célèbre des films qui ont survécu parce qu’ils dérangent encore un peu. Et franchement, tant mieux : les cimetières trop sages, on en a déjà assez.
À l’heure où tant de sorties cherchent à lisser le moindre angle mort pour ne froisser personne, voir une institution hollywoodienne mettre en avant Carrie, The Craft, Marie Antoinette et Pan’s Labyrinth, c’est presque un petit acte de politesse subversive. Pas besoin de faire semblant : le cinéma qui dure, on le reconnaît souvent à sa capacité à laisser des traces un peu sales. Et celles-là, visiblement, le musée a décidé de les garder bien visibles.
Bande-annonce VF de Dangereuse Alliance
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




