Avant que le cinéma de science-fiction ne devienne un terrain de jeu pour super-héros en collant et franchises à rallonge, Marooned tentait déjà le grand écart : du réalisme NASA, du drame de survie et Gregory Peck en chef de mission. Sauf que le film de John Sturges, sorti en 1969, a eu le mauvais goût d’arriver dans l’ombre de 2001: A Space Odyssey (oui, le genre d’ombre qui vous avale tout cru).

À la fin des années 1960, Gregory Peck n’est plus seulement une star, c’est une institution. Depuis Days of Glory en 1944 et sa nomination à l’Oscar pour The Keys of the Kingdom, il a traversé Hollywood avec cette aura de monstre sacré un peu austère, un peu noble, jamais vraiment là pour faire le mariole. En face, John Sturges sort d’une décennie presque insolente : Gunfight at the O.K. Corral en 1957, The Magnificent Seven en 1960, The Great Escape en 1963. Autrement dit, Columbia Pictures ne bricolait pas un petit film de genre au rabais, mais un projet de prestige, avec du budget, du savoir-faire et l’ambition de faire croire que l’espace pouvait encore se raconter à hauteur d’homme. Le hic, c’est que l’année 1969 ne pardonnait rien : Apollo 11 venait de poser le pied sur la Lune le 21 juillet, et le public avait déjà la tête ailleurs, ou plutôt plus loin. Quand le réel vient de battre la fiction à plate couture, il faut un sacré culot pour demander aux spectateurs de s’émerveiller encore.

Et c’est là que Marooned devient intéressant : moins comme chef-d’œuvre que comme objet de bascule, coincé entre le roman de Martin Caidin, l’obsession du réalisme et la concurrence écrasante de Kubrick.

Un roman, un film, et quelques orbites de différence

Le point de départ vient du roman Marooned de Martin Caidin, publié en 1964. À l’origine, l’histoire suivait un seul astronaute, Major Richard “Dick” Pruett, prisonnier de l’orbite terrestre tandis que son oxygène s’épuise. Mais le passage au cinéma a tout compliqué, comme souvent quand Hollywood décide qu’un concept tient mieux avec plus de monde, plus de tensions, plus de temps d’écran. Le scénario de Mayo Simon transforme donc le dispositif : trois astronautes se retrouvent bloqués dans l’espace, et la mission de sauvetage devient une affaire politique autant que technique.

Frank Capra avait bien tenté de lancer une adaptation au milieu des années 1960, avant d’abandonner face aux coûts. Puis Columbia reprend le dossier, engage Sturges et fait appel à Caidin comme conseiller technique. Le romancier finit même par mettre à jour son livre pour le rapprocher du film à venir, ce qui donne un drôle d’effet de miroir : le roman devient presque un tie-in de luxe, réécrit à la hâte pour coller à sa propre adaptation. C’est malin, un peu tordu, et très hollywoodien dans le fond. Le livre et le film se renvoient la balle, mais c’est le box-office qui, lui, ne renvoie rien du tout.

Affiche de Les Naufragés de l'espace
Affiche de Les Naufragés de l'espace

NASA dans le décor, le doute dans le moteur

Pour vendre l’affaire, Columbia ne mégote pas sur l’authenticité. NASA conseille la production, fournit du matériel réel d’Apollo et permet de construire des décors qui respirent le sérieux technique. Sur le papier, c’est du solide : Gene Hackman, Richard Crenna, James Franciscus, David Janssen, Gregory Peck au centre de gravité, et une mise en scène qui joue la carte du réalisme plutôt que du grand spectacle. Le film mise sur les silences, les procédures, les échanges radio, les calculs, la peur qui s’installe sans fanfare. Sur le principe, c’est élégant. Dans les faits, ça peut aussi donner une certaine raideur, une respiration un peu trop longue entre deux sursauts de tension.

Le problème n’est pas seulement esthétique. En 1969, le public a déjà vu l’espace comme performance historique, pas comme simple décor de fiction. Face à 2001: A Space Odyssey, sorti la même année, Marooned paraît presque modeste, malgré ses ambitions. Roger Ebert, dans sa critique, relevait d’ailleurs que le film montrait surtout combien il faudrait du temps avant qu’un space movie dépasse Kubrick. Il saluait néanmoins le divertissement et la prestation de Hackman, particulièrement convaincant dans la lente dérive mentale de son personnage. On peut difficilement lui donner tort : Hackman a ce truc de faire monter la pression sans lever la voix. Un sale talent, en somme.

Un naufrage commercial, pas un naufrage artistique

Le film n’a pas trouvé son public. Son budget est estimé entre 8 et 10 millions de dollars, pour un box-office d’environ 4,3 millions. Pas de quoi faire sauter le champagne chez Columbia. Et pourtant, réduire Marooned à un échec serait un peu court. Le film décroche l’Oscar des meilleurs effets visuels, preuve qu’Hollywood a bien vu l’effort, même si les spectateurs n’ont pas suivi en masse. Il faut dire que l’œuvre repose sur un paradoxe assez cruel : plus elle veut être crédible, plus elle se prive de l’excès qui fait parfois décoller le genre. Elle veut la rigueur, elle récolte la lenteur. Elle veut le réalisme, elle se retrouve face à un public déjà hypnotisé par la vraie conquête spatiale. C’est le péché originel de Marooned : être arrivé au moment où la réalité avait déjà pris toute la place.

Il reste pourtant quelque chose de très beau dans cette tentative. Peck joue un homme de pouvoir qui doit accepter de ne pas tout contrôler, ce qui n’est jamais anodin dans sa filmographie. Hackman, lui, incarne la panique qui fissure la compétence. Et Sturges, artisan impeccable, filme l’espace comme une salle d’attente cosmique où l’on respire mal et où chaque décision coûte cher. Ce n’est pas le film le plus flamboyant de l’époque, ni le plus célèbre, mais c’est précisément ce qui le rend digne d’intérêt : Marooned raconte un sauvetage, et le film lui-même semble attendre le sien depuis plus d’un demi-siècle. On a parfois les classiques qu’on mérite, et parfois les oubliés qu’on devrait revoir.

Le plus drôle, au fond, c’est peut-être que ce thriller spatial a voulu rivaliser avec le futur, et qu’il a surtout capturé un moment très précis du cinéma américain : celui où les studios croyaient encore qu’un peu de NASA et un grand nom au générique pouvaient suffire à faire décoller un projet. Spoiler : pas toujours. Mais il y a des échecs qui laissent une trace plus nette que bien des succès bien peignés. Et celui-là, mine de rien, a encore de la poussière d’étoiles sur les bottes.

Part.
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