Hollywood adore vendre la diversité en façade, mais dès qu’il faut signer le chèque pour un film qui la met au centre, l’addition devient soudain beaucoup moins drôle. Lilly Wachowski, coautrice de The Matrix et réalisatrice de Bound, tente de boucler The Hunted, un thriller en phase avancée de production estimé à environ 10 millions de dollars. Et, d’après ses propos relayés par Variety, le problème n’est pas le genre du film ni son budget, plutôt raisonnable pour un long métrage de cette taille : c’est la présence d’une distribution trans très visible, que certains financeurs jugeraient encore trop risquée. Oui, en 2026, on en est encore là. Le péché originel d’Hollywood, c’est de se dire progressiste tout en gardant la main sur le frein à main.

Pour comprendre le petit scandale, il faut regarder la trajectoire de Wachowski elle-même. Avec Bound en 1996, elle signait déjà un polar nerveux, stylisé, queer avant que le mot ne devienne un argument marketing pour plateformes en manque de colonne vertébrale. Puis est arrivé The Matrix en 1999, mastodonte de la science-fiction moderne, franchise-poule aux œufs d’or, machine à fantasmes et à milliards, qui a redéfini le blockbuster d’action autant que la grammaire du numérique au cinéma. Autant dire que Lilly Wachowski n’est pas une inconnue qui débarque avec un PowerPoint bancal et trois rêves en carton. C’est un nom qui a rapporté gros, qui a passé le flambeau d’une certaine idée du cinéma de genre à toute une génération, et qui sait très bien comment fonctionne la mécanique des studios. Quand une cinéaste de ce calibre peine encore à lever 10 millions, ce n’est pas un accident : c’est un diagnostic.

D’où le vrai sujet, bien plus large que le sort de The Hunted. À Hollywood, le financement ne dépend jamais seulement d’un scénario, d’un casting ou d’un budget. Il dépend d’une perception du risque, et cette perception reste souvent codée par des réflexes de vieux monde : qui peut vendre à l’international, qui rassure les exploitants, qui passe en salles sans faire peur aux actionnaires, qui rentre dans les cases des algorithmes et des comités de lecture. Le problème, ici, c’est que la diversité n’est tolérée qu’à condition d’être décorative, périphérique, presque polie. Dès qu’elle devient structurelle, dès qu’elle occupe le cadre et non le fond, les sourcils se lèvent. C’est moche, mais c’est comme ça que l’industrie se protège en prétendant prendre des risques. Hollywood aime les récits inclusifs tant qu’ils ne bousculent pas ses vieux réflexes de comptable.

Le casting qui dérange, le chèque qui disparaît

Le cas de The Hunted est révélateur parce qu’il touche à un tabou très précis : le financement d’un film de genre porté par des interprètes trans, sans les reléguer au rang de symbole ou de caution. Dans un thriller, ce type de choix devrait relever de l’évidence artistique. Après tout, le cinéma de Wachowski a toujours travaillé les identités, les masques, les doubles, les métamorphoses. The Matrix parlait déjà de corps assignés, de réalité falsifiée, de libération par la fuite hors du système. On ne va pas faire semblant de découvrir aujourd’hui que sa filmographie est traversée par ces questions. Et pourtant, une partie de l’industrie continue de traiter ce geste comme un pari commercial suspect. C’est là que le vernis craque. Le problème n’est pas le film : c’est l’idée qu’Hollywood se fait encore du public.

Affiche de The Hunted
Affiche de The Hunted

En réalité, le cinéma américain a toujours eu cette schizophrénie. Il adore se présenter comme l’avant-garde morale du monde libre, puis il recompte les billets dès qu’un projet sort un peu trop du rang. On l’a vu avec les films queer, avec les récits noirs, avec les films portés par des femmes hors des cadres romantiques, avec tout ce qui refuse la bonne vieille hiérarchie des rôles. Ici, la situation est d’autant plus absurde que le budget annoncé, autour de 10 millions de dollars, n’a rien d’un gouffre. On parle d’un thriller de milieu de gamme, pas d’un blockbuster à 200 millions qui doit sauver une franchise en crise. Mais même ce territoire intermédiaire, jadis le cœur battant d’Hollywood, s’est rétréci comme peau de chagrin. Il faut désormais soit être un monstre sacré, soit être un concept ultra-formaté. Entre les deux, bon courage. Le film moyen est devenu une espèce en voie de disparition, et c’est là que les projets les plus libres se font broyer.

Le vieux monde a encore les clés du parking

Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est aussi la position de Lilly Wachowski dans l’histoire du cinéma contemporain. Avec sa sœur Lana, elle appartient à cette génération de cinéastes qui ont fait entrer la science-fiction dans l’ère du doute identitaire, du simulacre et du corps politique. Leur œuvre a été récupérée, citée, disséquée, parfois réduite à des effets de style par des gens qui n’ont retenu que les lunettes noires et le cuir. Mais la matrice, la vraie, c’est celle d’un cinéma qui ne sépare jamais le spectaculaire du politique. Si The Hunted se heurte à des financeurs frileux, c’est aussi parce qu’il prolonge cette logique-là : un film n’est pas seulement un produit, c’est une prise de position. Et ça, dans certaines salles de réunion, ça fait tousser plus fort qu’un mauvais café. Le cinéma de Wachowski n’a jamais été neutre, et c’est précisément pour ça qu’il dérange encore.

On peut bien sûr espérer qu’un autre circuit de financement se débloque, qu’un partenaire indépendant, une société plus souple ou un montage international finisse par faire sauter le verrou. Mais le simple fait que la question se pose ainsi dit déjà quelque chose de l’époque : la représentation n’est acceptée que lorsqu’elle reste rentable sans faire d’histoires. Dès qu’elle devient un moteur créatif, elle redevient suspecte. Voilà le théâtre d’ombres. Et pendant ce temps, Hollywood continue de se raconter qu’il a changé. Il a surtout appris à mieux maquiller ses vieux blocages.

Alors oui, on attendra The Hunted avec une curiosité féroce, ne serait-ce que pour voir ce qu’une cinéaste comme Lilly Wachowski peut encore faire avec un thriller de 10 millions et une industrie qui préfère souvent les slogans aux films. La vraie question n’est pas seulement de savoir qui financera le projet. C’est de savoir combien de temps encore le cinéma américain pourra prétendre être un terrain d’audace tout en laissant ses comptables décider de ce qui mérite d’exister. Et là, franchement, on a déjà la réponse en travers de la gorge.

Part.
Laisser Une Réponse