Les gros films de 2025 ont fait tourner les caisses, pas forcément les mentalités. Une étude d’Annenberg vient rappeler, avec la délicatesse d’un coup de marteau sur un plateau, que Hollywood adore parler diversité quand il s’agit de communication, mais beaucoup moins quand il faut la traduire dans ses têtes d’affiche et ses récits.

Le sujet n’a rien d’un caprice universitaire. Depuis plus d’une décennie, les studios jurent qu’ils ont compris la leçon, que la vieille machine à fantasmes s’ouvre enfin à d’autres visages, d’autres corps, d’autres récits. Sauf que les chiffres, eux, ont la mauvaise habitude de ruiner les slogans. L’Annenberg Inclusion Initiative, laboratoire de recherche rattaché à l’université de Californie du Sud, scrute depuis des années la représentation à l’écran et derrière la caméra, avec une régularité presque vexante pour l’industrie. Et quand on regarde les plus gros succès de 2025, l’impression qui ressort n’est pas celle d’une révolution, mais d’une lente digestion. Très lente. Hollywood avance, oui, mais à la vitesse d’un mastodonte qui aurait oublié ses clés.

Pour comprendre pourquoi ce constat agace autant, il faut revenir à la logique du box-office moderne. Depuis les années 2010, les studios se reposent de plus en plus sur une poignée de franchises, de suites, de reboots et de films événementiels capables de dépasser le milliard de dollars mondial. Ce modèle, dopé par les budgets de production qui flambent et les coûts marketing qui transforment chaque sortie en opération militaire, pousse les majors à sécuriser le moindre pari. Résultat : on recycle les marques connues, on mise sur des têtes d’affiche déjà bankables, et l’on confond souvent prudence commerciale et imagination politique. Le problème, c’est que la prudence finit par avoir la couleur du statu quo. Quand la peur du flop dicte la stratégie, l’inclusion devient un supplément d’emballage, pas un moteur.

Le tapis rouge, oui. Le tapis de fond, beaucoup moins.

L’étude citée par Variety s’intéresse aux films les plus rentables de 2025 et constate des progrès limités en matière de diversité et de représentation. Le mot clé, ici, c’est « limités ». Pas inexistants, pas anecdotiques, mais trop faibles pour parler d’un vrai basculement. On peut bien sûr toujours sortir l’argument du « regardez, il y a plus de diversité qu’avant », et ce serait faux de nier les avancées. Mais entre une amélioration cosmétique et une transformation structurelle, il y a un gouffre. Hollywood adore les signaux faibles quand ils lui permettent de se donner bonne conscience. Le souci, c’est qu’un signal faible reste un signal faible. Le progrès existe, mais il ressemble encore à une bande-annonce très polie.

Ce n’est pas seulement une question de casting. L’enjeu touche aussi la hiérarchie des rôles, la place donnée aux personnages non blancs, aux femmes, aux personnes LGBTQ+, aux créateurs derrière la caméra, et à la manière dont l’industrie répartit le pouvoir symbolique. Un blockbuster peut afficher une distribution plus variée et continuer à raconter le monde depuis le même centre de gravité, avec les mêmes réflexes narratifs, les mêmes archétypes, la même hiérarchie implicite. C’est là que le vernis craque. On peut toujours repeindre la carrosserie, si le moteur reste le même, on n’a pas changé de voiture. La diversité de façade ne vaut pas une redistribution du pouvoir.

Le box-office a bon dos, la paresse aussi

Ce que cette étude met surtout en lumière, c’est la manière dont l’industrie se sert du succès commercial comme alibi. Un film qui cartonne devient la preuve qu’il fallait faire comme ça, point final. Or le box-office ne raconte jamais toute l’histoire : il mesure une performance dans un contexte donné, avec un calendrier de sortie, une campagne marketing, une concurrence, une fenêtre d’exploitation en salles et des habitudes de consommation qui changent plus vite que les discours de studio. En clair, le triomphe d’un opus ne prouve pas qu’un modèle est juste, seulement qu’il a trouvé son public à cet instant précis. Le confondre avec une vérité universelle, c’est un peu court. Le succès commercial n’est pas un certificat de vertu.

Hollywood a pourtant déjà connu des moments où la pression extérieure a forcé les lignes à bouger. Les années 1970 ont bousculé le vieux système des majors, les années 1990 ont vu émerger une autre grammaire du blockbuster, et les années 2010 ont imposé, sous l’effet conjugué des réseaux sociaux, des polémiques et des études, une vigilance nouvelle sur la représentation. Mais la mécanique reste la même : on promet, on communique, on ajuste, puis on se félicite d’un progrès partiel comme si le problème était réglé. Notre chère rédaction a déjà vu ce film-là plusieurs fois. Il dure longtemps et il finit souvent pareil. À Hollywood, l’autosatisfaction est parfois le plus solide des scénarios.

Le changement, ce vieux second rôle

Le plus intéressant dans cette affaire, c’est peut-être moins la confirmation d’un retard que la persistance d’un plafond de verre très rentable. Tant que les studios pourront faire de l’inclusion un argument de campagne sans en faire une politique de fond, ils n’auront aucune raison de bouleverser leur modèle. Et tant que les œuvres les plus visibles resteront prisonnières d’une logique de franchise, de sécurité et de répétition, les progrès resteront mesurés, prudents, presque timides. On ne demande pas à Hollywood de devenir un séminaire militant. On lui demande juste d’arrêter de vendre le changement à l’affiche tout en le freinant dans les couloirs. Ce serait déjà pas mal, non ? Le vrai test, ce n’est pas le discours : c’est qui tient la caméra, qui encaisse le pouvoir et qui raconte les histoires.

Au fond, cette étude rappelle une chose assez simple : le cinéma industriel adore se présenter comme un baromètre du monde, alors qu’il fonctionne souvent comme un filtre. Et un filtre, par définition, laisse passer ce qu’il veut. Le reste, il le retient. Jusqu’au prochain rapport, évidemment. Hollywood aime les réformes tant qu’elles ne dérangent pas trop la machine.

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