On parle sans cesse de James Dean comme d’un météore, d’un visage, d’une plaie ouverte du cinéma américain. Mais son dernier film crédité, Giant (1956), mérite mieux qu’un simple statut de post-scriptum : c’est un mastodonte mélodramatique qui a fabriqué, à sa manière, une partie du soap opera moderne.

Pour rappel, Dean n’a tourné que trois longs métrages majeurs avant sa mort dans un accident de voiture, le 30 septembre 1955, près de Cholame en Californie. La Fureur de vivre et À l’est d’Éden ont fixé l’icône ; Giant, sorti après sa disparition, a refermé la parenthèse avec une ampleur presque indécente. Réalisé par George Stevens, adapté du roman d’Edna Ferber, le film dure 201 minutes et aligne Rock Hudson, Elizabeth Taylor et Mercedes McCambridge dans une fresque texane qui couvre plusieurs décennies. À l’époque, Warner Bros. mise gros sur cette machine à prestige, et l’Academy suit le mouvement : neuf nominations aux Oscars en 1956, un seul trophée pour Stevens à la réalisation. Pas mal pour un film qui, sur le papier, ressemble à un ranch, des héritages et des regards de travers. En réalité, c’est un traité sur l’Amérique qui se modernise en piétinant tout le monde au passage. Et James Dean, au milieu de ce grand barnum, n’est pas un invité de passage : il en est l’aiguillon.

Le vrai sujet de Giant, ce n’est pas le bétail. C’est la transformation d’un monde rural en empire du pétrole, avec ses hiérarchies, ses humiliations et ses petites barbaries bien propres sur elles.

Le ranch, le pétrole et la mauvaise conscience

Dans Giant, tout commence comme une histoire de propriété et finit comme une radiographie sociale. Bick Benedict, joué par Rock Hudson, revient du Maryland avec un cheval, une épouse, et le début d’un système patriarcal qui se croit éternel. Elizabeth Taylor, en Leslie, sert de point d’entrée moral : elle voit ce que les hommes du film refusent de regarder en face, à savoir la violence faite aux femmes, le racisme ordinaire envers les travailleurs mexicains, et l’obsession de la domination comme principe d’organisation. Le film ne se contente pas de raconter une saga familiale ; il montre comment une classe se fabrique des excuses pendant qu’elle engrange les profits. C’est du grand cinéma de studio, mais avec une conscience qui dépasse largement le simple prestige. Le Texas de Stevens n’est pas un décor : c’est une machine à fantasmes et à rapports de force.

James Dean, lui, débarque en Jett Rink comme une écharde dans le cuir du film. Son personnage, ranchhand pauvre, beau comme un péché et rongé par le ressentiment, devient milliardaire grâce au pétrole. Le passage de la terre à l’or noir, du labeur à la rente, du désir à la corruption, Dean le joue avec une nervosité presque animale. On connaît son image de jeune premier tragique ; ici, il la tord vers quelque chose de plus sale, de plus américain aussi. Jett n’est pas seulement un outsider : c’est l’homme qui prouve que le rêve de mobilité sociale peut virer au grotesque dès qu’il rencontre la fortune. Et franchement, Dean là-dedans, c’est du grand art. Pas besoin d’en faire des caisses, il suffit de le regarder tenir l’écran comme s’il allait le fissurer.

Affiche de Géant
Affiche de Géant

Un Oscar, neuf nominations et un parfum de revanche

Le contexte industriel compte, parce qu’on n’est pas chez les bisounours. Dans les années 1950, Hollywood voit la télévision lui grignoter des parts de marché, et répond souvent par le gigantisme : formats larges, récits fleuves, budgets de production qui gonflent, casting de monstres sacrés, tout y passe. Giant s’inscrit pile dans cette logique de contre-attaque. Le film fait partie de ces œuvres que l’Académie adore distinguer quand elles ont l’air plus grandes que la vie elle-même. La même année, Autour du monde en 80 jours rafle l’Oscar du meilleur film, pendant que Les Dix Commandements et Le Roi et moi jouent aussi les gros bras dans la catégorie reine. Bref, 1956, c’est le royaume du spectacle en surplomb, du cinéma qui veut encore faire croire qu’il peut écraser le petit écran à coups de décors et de durée. Giant gagne en prestige ce qu’il perd en modestie, et c’est précisément ce qui le rend intéressant.

Mais le film n’est pas seulement un totem d’époque. Il a aussi laissé une descendance très concrète. Dallas lui doit beaucoup dans son ADN, même si la série n’en est pas une adaptation directe. Les grandes familles, les rivalités de succession, l’argent du pétrole, les mariages comme contrats de guerre, les sourires qui cachent des couteaux : tout ça, Giant l’a installé avec une brutalité élégante. Et si l’on regarde aujourd’hui les séries de Taylor Sheridan, de Yellowstone à Landman, on voit bien la filiation. Le western n’a pas disparu ; il s’est contenté de passer le flambeau au streaming, avec moins de poussière et plus de cynisme. Le mythe du ranch a muté en saga de pouvoir, et Giant en est le péché originel.

Dean, l’éternel jeune homme, et la vieille Amérique qui se fissure

Ce qui frappe encore, c’est la manière dont James Dean y joue contre son propre mythe. Dans À l’est d’Éden, il incarne la blessure ; dans La Fureur de vivre, la révolte adolescente ; dans Giant, il devient le symptôme d’une société qui promet tout et abîme tout. Son Jett Rink a quelque chose de plus cruel que ses autres rôles : il n’est pas seulement en marge, il est aspiré par le système qu’il jalousait. L’argent ne le sauve pas, il le déforme. Et c’est là que le film touche juste, parce qu’il refuse la fable consolante du self-made man. On gagne, on hérite, on exploite, on se perd. Voilà le menu, sans sauce. Dean, mort à 24 ans, y laisse une dernière image moins romantique qu’âpre, moins sacrée qu’humaine.

Il y a aussi cette fin, avec Bick qui finit par se dresser contre des bigots refusant de servir des clients mexicains. Stevens ne fait pas dans la dentelle, mais il donne à cette conversion tardive une vraie portée morale : le patriarche comprend enfin ce qu’il a toléré pendant des années. Ce n’est pas un pardon automatique, encore moins une rédemption miracle. C’est plus embarrassant que ça, donc plus intéressant. Le film laisse voir des gens qui s’enrichissent, d’autres qui s’appauvrissent, et quelques-uns qui découvrent trop tard qu’ils ont vécu dans le mauvais camp de l’histoire. Pas très glamour, mais sacrément plus vivant que les fresques qui se contentent de faire briller les bottes.

Alors oui, on continue de parler de James Dean comme d’un fantôme magnifique. Mais avec Giant, il faut aussi le regarder comme un acteur qui, en trois films, a traversé trois Amériques : la famille, la jeunesse, puis la propriété. Pas mal pour un garçon qu’on réduit encore trop souvent à une photo en blouson. Et si le film reste un peu à l’ombre des deux autres, c’est peut-être parce qu’il demande qu’on accepte une chose pas très confortable : le mythe Dean ne se limite pas à la rébellion. Il sait aussi porter le poids du système. C’est moins sexy qu’un regard de travers, mais c’est là que le cinéma commence à mordre.

Bande-annonce VF de Géant

Part.
Laisser Une Réponse