À Locarno, l’édition 2026 d’Open Doors a préféré la secousse à la politesse : deux projets venus d’Afrique ont raflé les plus grosses enveloppes du programme, et ce n’est pas exactement une surprise pour qui suit les lignes de fracture du cinéma mondial. D’un côté, le film ougandais de Talemwa Pius, A Vineyard for a Lobster, fable en mode réalisme magique avec neige miraculeuse sur terre desséchée. De l’autre, Accept My Plea for a Burial de Mohammed Sheikh, situé en Somalie, qui s’attaque aux usages anciens avec une frontalité qui ne cherche pas à caresser le spectateur dans le sens du poil. Deux projets, deux manières de faire entrer le politique par la porte du mythe. Et, au passage, deux rappels assez secs : le cinéma africain ne manque ni d’idées ni d’ambition, il manque surtout de circuits, de budgets et d’infrastructures pour ne pas rester coincé au stade du « grand projet prometteur ».

Depuis sa création, Open Doors à Locarno joue ce rôle un peu hybride, entre marché, laboratoire et rampe de lancement. Le festival suisse, fondé en 1946, a longtemps cultivé son image de terrain de jeu pour cinéphiles pointilleux ; avec Open Doors, il s’est aussi mis à regarder du côté des cinématographies sous-financées, en particulier en Afrique. L’idée n’a rien d’altruiste au sens mièvre du terme : elle répond à une réalité industrielle très concrète. Le cinéma mondial reste dominé par quelques pôles de production, tandis que de nombreux pays africains peinent à stabiliser des filières complètes, du développement à la distribution. Résultat : des auteurs brillants circulent dans les festivals, mais leurs films restent souvent des objets fragiles, suspendus entre coproduction internationale et miracle administratif. Open Doors sert précisément à ça : transformer une promesse artistique en projet finançable.

Et cette année, le jury a clairement misé sur des œuvres qui ne veulent pas seulement « représenter » un territoire, mais le reconfigurer par le récit.

Neige sur la savane, et autres petits accidents du réel

Le projet de Talemwa Pius, A Vineyard for a Lobster, repose sur une image qui suffit déjà à faire dérailler le réel : une chute de neige miraculeuse dans un village ougandais frappé par la sécheresse. On est en plein réalisme magique, mais sans folklore décoratif ni exotisme de carte postale. Ce type de geste narratif, on le connaît bien dans les cinémas du Sud global : il permet de faire surgir le politique par le biais du merveilleux, de donner forme à l’inexplicable, de faire parler la terre quand les institutions, elles, se taisent. Ici, la sécheresse n’est pas seulement un décor climatique ; elle devient une donnée morale, sociale, presque cosmique. Le miracle, lui, n’arrive pas pour rassurer. Il vient gripper la machine.

Ce qui frappe, c’est que ce genre de proposition se situe à l’opposé du cinéma de genre calibré pour l’export. Pas de franchise, pas de reboot, pas de petit concept marketé à la truelle. On est dans un cinéma qui prend le risque de l’allégorie, donc du heurt. Et franchement, ça fait du bien. Quand un projet ose la fable au lieu de la notice d’emploi, on commence enfin à respirer.

Le poids des morts, le poids des vivants

De son côté, Accept My Plea for a Burial de Mohammed Sheikh s’inscrit dans un autre registre, plus frontal, mais tout aussi chargé symboliquement. Le film, situé en Somalie, interroge des coutumes anciennes autour de la mort et de l’enterrement. Rien de plus banal en apparence, sauf que le rituel funéraire, au cinéma, n’est jamais anodin : il dit la place du corps, la hiérarchie des vivants, la façon dont une communauté négocie avec ses propres fantômes. Ici, la tradition n’est pas filmée comme un patrimoine à préserver dans du formol, mais comme un système de tensions, de pressions, de normes parfois étouffantes. Bref, un terrain de cinéma bien plus intéressant qu’un simple décor d’authenticité.

Le fait que le projet ait convaincu à Locarno dit quelque chose de plus large : les programmateurs et les financeurs ne cherchent plus seulement des récits « universels » au sens paresseux du mot, mais des visions singulières, capables de faire du local une matière de cinéma à haute intensité. C’est là que le bât blesse souvent pour les films africains : on leur demande d’être représentatifs, pédagogiques, exportables, et si possible pas trop remuants. Sheikh, lui, semble prendre le contrepied. Tant mieux. Le folklore en vitrine, très peu pour lui ; il préfère le sacré qui frotte et qui gratte.

Locarno, ce vieux briscard qui aime flairer l’après

Il faut aussi regarder ce que Locarno fabrique depuis des années : un espace où l’on peut repérer des cinémas en formation avant qu’ils ne soient récupérés par les logiques de prestige ou de marché. Le festival a toujours aimé les films qui résistent aux catégories trop propres, et Open Doors prolonge cette logique en la branchant sur des enjeux de financement. Dans une industrie où les budgets de production se concentrent de plus en plus sur quelques mastodontes mondialisés, soutenir un projet africain relève presque de la politique culturelle au sens fort. Pas la grande déclaration en conférence de presse, non. Le nerf de la guerre, le vrai : permettre à un film d’exister.

Et puis il y a la question du cash, toujours elle. Les gros prix d’Open Doors ne sont pas des trophées en toc destinés à faire joli sur une étagère ; ils peuvent débloquer des étapes de développement, attirer des coproducteurs, sécuriser un tournage, éviter qu’un scénario ne finisse dans le cimetière des bonnes intentions. On parle souvent des festivals comme de vitrines. Ici, c’est plutôt une caisse à outils. Moins glamour, plus utile. Dans le cinéma indépendant, l’argent n’est pas un détail : c’est souvent la différence entre un film et une légende urbaine.

Deux projets, une même ligne de faille

Ce qui relie finalement Talemwa Pius et Mohammed Sheikh, au-delà de leurs pays et de leurs sujets, c’est une même manière de traiter la communauté comme un organisme traversé par des forces contradictoires : la nature, la tradition, la mémoire, la survie. Chez l’un, le miracle climatique vient fissurer l’ordre du monde ; chez l’autre, le rite funéraire révèle ce que la société veut cacher sous le tapis. Dans les deux cas, on n’est pas dans le réalisme plat. On est dans un cinéma qui pense en images, qui politise le symbole sans le rendre indigeste, qui refuse la tiédeur. Et ça, dans le flot des projets formatés, c’est déjà une petite victoire.

Locarno a donc fait ce qu’il sait faire de mieux : repérer des œuvres qui n’ont pas encore de visage public mais déjà une colonne vertébrale. Reste la suite, la vraie, celle qui ne se gagne pas dans les salles de festival : le financement, le tournage, la postproduction, la circulation. Le cinéma adore les couronnes, mais il vit d’oxygène. Entre le prix et l’écran, il y a encore tout le chemin, et c’est souvent là que les films les plus audacieux se prennent les pieds dans le tapis. Alors on surveille ces deux-là de près. Pas parce qu’ils viennent d’être primés. Parce qu’ils ont l’air de savoir où ils vont, et ça, mine de rien, c’est déjà énorme.

Part.
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