On a longtemps vendu Ishtar comme le grand accident industriel des années 80, le genre de naufrage qu’on ressort pour faire rire les comptables et frissonner les studios. Sauf que derrière le budget qui gonfle, la campagne de démolition et la légende du fiasco, Elaine May livre surtout une comédie d’aventure d’une drôlerie insolente, portée par Dustin Hoffman et Warren Beatty.

Sorti en 1987 chez Columbia Pictures, Ishtar arrive à un moment très précis de l’histoire hollywoodienne : celui où le star system existe encore comme force de frappe, mais où les studios commencent déjà à paniquer devant les dépassements de budget, les ego de monstres sacrés et les productions qui sentent la poudre avant même le premier clap. Dustin Hoffman, alors au sommet d’une filmographie qui va de The Graduate à Tootsie, reste une valeur sûre au box-office comme aux Oscars. Warren Beatty, lui, traîne déjà sa réputation de producteur-acteur stratège, capable de transformer un film en affaire d’État. Et Elaine May, cinéaste redoutée pour son perfectionnisme, arrive avec une idée qui n’a rien d’un petit projet sage : une variation à la Bob Hope et Bing Crosby, version deux songwriters minables perdus au Maroc, avec CIA, révolution et chansons calamiteuses à la clé. Le tout pour un budget de production de 51 millions de dollars, contre 14,4 millions de recettes. Voilà pour la fiche comptable. Pour la fiche cinéma, c’est une autre histoire.

Le vrai sujet, c’est moins le flop que la manière dont Hollywood fabrique parfois ses propres épouvantails, puis s’étonne que le public les évite.

Le mot “flop” a bon dos, surtout quand le studio joue contre son camp

À ce stade, il faut rappeler un détail que l’histoire officielle adore lisser : Ishtar n’a pas seulement souffert d’un accueil tiède, elle a été précédée d’une campagne de discrédit qui a fait son petit effet. David Puttnam, alors à la tête de Columbia Pictures, ne portait ni Warren Beatty ni Dustin Hoffman dans son cœur, et l’ambiance interne n’avait rien d’un cocon créatif. Selon le récit rapporté par Jeremy Smith dans Slashfilm, Beatty, Hoffman et Elaine May ont longtemps soupçonné le studio d’avoir laissé filtrer des histoires peu flatteuses dans la presse grand public. Résultat : le film est devenu une blague avant même d’être vu. Charmante stratégie. On a vu plus malin pour vendre un long métrage.

Le plus ironique, c’est que cette réputation de catastrophe a fini par écraser tout le reste : la virtuosité de l’écriture, le tempo comique, le sens du décalage, la capacité de May à faire exister le ridicule sans jamais le souligner au stabilo. Les chansons composées par Paul Williams, volontairement nulles, sont un sommet de mauvais goût contrôlé. Il faut déjà une certaine maîtrise pour écrire de faux tubes aussi gênants, aussi précis, aussi irrésistiblement débiles. Le gag n’est pas un accident dans Ishtar : c’est une architecture.

Affiche de Ishtar
Affiche de Ishtar

Deux loosers, un désert, et le petit miracle du timing

Le film repose sur une idée en apparence absurde, en réalité très classique : deux ratés de la chanson populaire, Chuck Clarke et Lyle Rogers, s’imaginent une destinée d’auteurs maudits alors qu’ils n’ont ni talent, ni flair, ni sens du réel. Hoffman et Beatty jouent la médiocrité avec un sérieux presque scientifique, ce qui rend chaque scène plus savoureuse. Le duo fonctionne parce qu’il ne cherche jamais à être sympathique au sens paresseux du terme. Il est vaniteux, maladroit, obstiné, et c’est précisément là que le film devient drôle. On n’est pas dans la comédie qui flatte, on est dans celle qui observe les dégâts avec un petit sourire en coin.

Quand l’intrigue les expédie au Maroc, Ishtar bascule dans une mécanique d’aventure complètement déglinguée : CIA, révolutionnaires, hôtel de luxe, désert, fusillade finale. Charles Grodin, en agent secret à combustion lente, vole presque le film à lui tout seul, avec ce talent rare pour faire de l’underplay une arme de destruction massive. Isabelle Adjani apporte une présence plus mystérieuse, plus tranchante, qui équilibre l’ensemble sans jamais le ramener à une simple romance d’exploitation. Elaine May ne filme pas un “grand film” d’aventure : elle démonte le mythe du grand film d’aventure en le faisant dérailler avec panache.

Un mauvais goût si bien tenu qu’il en devient chic

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est à quel point Ishtar a été mal compris parce qu’il refusait les codes les plus rassurants du studio movie. Pas de héros propre sur lui, pas de progression héroïque nette, pas de comédie calibrée pour la sortie du week-end. Le film préfère l’embarras, le faux pas, la répétition, la gêne. Et il le fait avec une précision qui rappelle qu’Elaine May n’était pas seulement une réalisatrice “difficile”, mais une autrice au sens le plus concret du terme : quelqu’un qui pense le rythme, le silence, le ratage, la durée du malaise. Une sacrée patronne, oui, mais du genre qui vous fait rire en vous laissant un peu de travers.

On comprend aussi pourquoi le film a fini par séduire des cinéastes comme Quentin Tarantino, Edgar Wright ou Lena Dunham, cités parmi ses admirateurs par la presse américaine. Pas parce qu’il serait “si mauvais qu’il en devient bon” – cette vieille pirouette paresseuse -, mais parce qu’il assume une forme de liberté devenue rare dans le cinéma de studio. Ishtar ne cherche jamais à se faire pardonner. Il avance, il trébuche, il recommence, et il le fait avec une insolence qui a très mal vieilli pour ceux qui aiment les récits bien repassés, mais plutôt bien pour le reste d’entre nous. Le flop, ici, ressemble surtout à une erreur de jugement collective.

Au fond, Ishtar raconte quelque chose de très hollywoodien : la manière dont une industrie peut fabriquer un monstre médiatique à partir d’un film plus malin que sa réputation. Le plus beau pied de nez, c’est peut-être que presque quarante ans plus tard, on parle encore de lui. Pas comme d’une épave, mais comme d’un objet de cinéma qui a survécu à sa propre légende. Et ça, franchement, ce n’est pas le destin le plus banal pour une prétendue catastrophe. Comme quoi, à Hollywood, le vrai désastre n’est pas toujours dans le film. Parfois, il est autour.

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