Isabella Rossellini n’a jamais eu le goût des trajectoires bien rangées : à Locarno, elle remet David Lynch, Green Porno et ses créatures fétiches dans le même sac, comme si le cinéma devait encore apprendre à regarder le monde de biais.

Il y a chez elle une manière très particulière de traverser les décennies sans se laisser fossiliser par le statut de “fille de”, de muse ou de vétérane respectable. Née en 1952, passée par le mannequinat avant de bifurquer vers le cinéma, Rossellini a longtemps occupé une place à part dans l’imaginaire des cinéphiles : celle d’une actrice capable d’embrasser le bizarre sans s’y dissoudre, de jouer la fragilité sans mollesse, la sensualité sans sucrerie. Son compagnonnage avec David Lynch a évidemment pesé lourd dans cette silhouette publique, de Blue Velvet en 1986 à Wild at Heart en 1990, deux films qui ont fait d’elle bien plus qu’un visage élégant dans le brouillard hollywoodien. Elle y a gagné un statut de figure lynchienne au sens noble : un corps, une voix, une présence qui semblent toujours venir d’un autre étage du réel. Et puis il y a Green Porno, série de courts formats lancée en 2008, où elle s’amusait à incarner des comportements animaux avec un mélange de science, de burlesque et d’autodérision qui aurait pu tourner au gimmick, sauf qu’elle y trouvait exactement son terrain de jeu. Chez Rossellini, la curiosité n’est pas un vernis : c’est le moteur.

Et c’est là que tout se rejoint : Lynch, les bêtes, le désir, le grotesque, la métamorphose, bref le cinéma quand il cesse de faire le malin pour redevenir une machine à fantasmes.

Le grand écart, son sport de combat

À force de la regarder, on comprend que Rossellini n’a jamais cherché à se tenir du bon côté de la respectabilité. Elle préfère le frottement, le décalage, la petite dissonance qui fait grincer la scène. Ce n’est pas un hasard si ses souvenirs de Lynch reviennent toujours avec cette aura de liberté inquiétante : chez lui, elle a trouvé un cinéaste qui ne demandait pas à ses acteurs d’illustrer une psychologie, mais de tenir une vibration. C’est une nuance énorme, et un luxe rare. Là où tant de films traitent leurs interprètes comme des panneaux explicatifs, Lynch les laisse devenir des zones de trouble. Rossellini, elle, sait habiter ces zones sans les boucher. Elle ne joue pas l’énigme, elle la laisse respirer.

Ce qui frappe aussi, c’est la cohérence presque insolente de son parcours. On pourrait croire à une carrière éclatée, faite de bifurcations, de parenthèses et de projets atypiques. En réalité, tout obéit à une logique très nette : Rossellini s’intéresse à ce qui déborde les catégories. Le corps féminin, le regard des autres, l’animalité, le burlesque, la transmission, la vieillesse même, qu’elle refuse de traiter comme un couloir de sortie. Dans une industrie qui adore enfermer les actrices dans des cases de plus en plus étroites à mesure que les années passent, elle a choisi l’inverse. Elle a passé le flambeau à personne, puisqu’elle a gardé le sien allumé. Pas mal pour une star qu’on aurait pu croire condamnée au musée des beautés d’hier.

Affiche de Green Porno
Affiche de Green Porno

Des bestioles et des idées fixes

Le retour sur Green Porno n’a rien d’un simple clin d’œil nostalgique. Cette série courte, produite à la fin des années 2000, arrivait à un moment où le web commençait à devenir un vrai laboratoire pour les formats hybrides, entre performance, pédagogie et satire. Rossellini y faisait beaucoup plus que “jouer” des animaux : elle transformait l’éthologie en cabaret miniature. Le principe était absurde, donc génial. Et surtout, il révélait une intuition très fine : le cinéma et la biologie partagent un même goût pour la mise en scène des pulsions. La parade amoureuse, la domination, la reproduction, la survie, tout cela relève d’une dramaturgie pure. Chez elle, les animaux ne sont pas des mascottes attendrissantes, mais des miroirs cruels de nos propres manies. Les bêtes l’intéressent parce qu’elles ne mentent pas, ou alors beaucoup mieux que nous.

On pourrait sourire de cette fascination, mais ce serait rater le fond. Rossellini parle des animaux comme d’un réservoir de formes, de comportements, d’images et de récits. Elle y voit des muses, oui, mais des muses sans pose ni parfum de salon. C’est presque politique, au fond : refuser le monopole humain sur le sens, admettre que le cinéma peut apprendre de ce qui rampe, vole, mord ou se reproduit sans demander la permission. Dans un paysage saturé de franchises, de suites et de produits calibrés, cette approche a quelque chose de rafraîchissant, voire de salutaire. Elle rappelle que le septième art n’a pas été inventé pour lisser le monde, mais pour le rendre plus étrange. Et là-dessus, Rossellini reste une alliée de poids.

Locarno, le refuge des indociles

Le cadre locarnais n’est pas anodin. Le festival suisse a toujours aimé les personnalités qui échappent aux circuits de validation les plus bruyants, celles qui préfèrent la singularité à la machine promotionnelle. Rossellini y trouve naturellement sa place : ni relique, ni relique chic, ni icône empaillée, mais présence active, encore capable de déplacer le regard. C’est ce qui rend son discours si précieux aujourd’hui. À l’heure où l’industrie adore recycler ses mythologies en boucle, elle rappelle qu’une carrière peut rester vivante précisément parce qu’elle ne cherche pas à se refermer sur elle-même. Pas de table rase, pas de grand sermon, juste une fidélité à l’étrangeté. Et franchement, ça change des discours en pilotage automatique.

Il y a aussi, dans cette manière de parler de Lynch et des animaux, quelque chose de très contemporain sans en avoir l’air. Rossellini ne vend pas une nostalgie de festival ni une sagesse de monument. Elle propose une méthode : regarder autrement, écouter les formes mineures, accepter que le bizarre soit souvent plus fécond que le sérieux. C’est peut-être ça, sa vraie leçon. Pas une posture, pas une morale, mais une façon de rester perméable au monde. Chez elle, la muse n’est pas une statue ; c’est une espèce vivante. Et tant mieux si elle continue de nous regarder de travers, avec cet air de dire qu’on n’a encore rien compris. On en redemande, évidemment.

Part.
Laisser Une Réponse