La saison 4 de Ted Lasso tente un petit numéro de passe-passe cinéphile en greffant la série à l’univers de Quentin Tarantino. Sauf qu’entre le sourire en coin et le grand écart conceptuel, on se retrouve surtout avec un drôle de hors-sujet.
Pour situer le bazar : Ted Lasso, série lancée en 2020 sur Apple TV+, a déjà bâti sa réputation sur un mélange de comédie sportive, de mélodrame à chaussettes en coton et de bonté presque suspecte. Jason Sudeikis y incarne Ted, coach américain débarqué en Angleterre, devenu au fil des saisons l’un des visages les plus bankables du streaming premium, avec cette aura de doudou narratif qui a fait sa force autant que sa limite. En 2026, la saison 4 le retrouve dans un Kansas City beaucoup moins glamour qu’un vestiaire de Premier League : il bosse dans une supérette, et la série ouvre sur un détail qui n’en est pas un, puisque le paquet de cigarettes scanné par Ted porte la marque Red Apple, ce faux produit récurrent chez Tarantino. Oui, la petite pomme rouge. Oui, le genre de clin d’œil qui fait frétiller les gens qui ont déjà passé trop de temps à comparer les plans de pieds et les références pop dans les films de QT. Et là, la série ne fait pas seulement un coucou au cinéphile : elle essaie carrément de se glisser dans une mythologie qui ne l’attendait pas.
Le problème, c’est que l’idée de faire cohabiter Ted Lasso et Quentin Tarantino tient du gag conceptuel plus que du vrai geste d’écriture. Tarantino a expliqué en 2016 qu’il distinguait deux ensembles dans son cinéma : un monde “plus réel que le réel” et un autre, plus stylisé, où circulent notamment Kill Bill ou From Dusk Till Dawn. Autrement dit, son univers fonctionne déjà comme une machine à fantasmes, avec ses doubles fonds, ses faux raccords assumés, ses marqueurs de continuité qui amusent les obsessionnels. Mais Ted Lasso ? On est à l’opposé du spectre. La série vit de tendresse, de maladresse, de petites humiliations sociales, d’une émotion presque embarrassée par elle-même. La faire entrer dans le même espace que Pulp Fiction, Inglourious Basterds ou The Hateful Eight, c’est comme vouloir faire passer un marshmallow dans une broyeuse à viande : techniquement, on peut essayer, artistiquement, ça sent le carnage. Le clin d’œil existe, mais la greffe, elle, a un sérieux problème de compatibilité.
Red Apple, ou le fan service en roue libre
Dans la logique de Tarantino, Red Apple n’est pas juste une blague de décorateur. C’est un totem, un signe de reconnaissance, une manière de faire circuler des objets d’un film à l’autre pour fabriquer une continuité parallèle. On a vu ce logo dans plusieurs œuvres du cinéaste, jusqu’à devenir une sorte de blason de son cinéma en kit. Le détail est d’autant plus savoureux qu’il renvoie à cette obsession tarantinesque pour les marques fictives, les médias dans les médias, les récits qui se répondent en miroir. Là-dessus, le bonhomme a toujours eu une longueur d’avance sur la culture des univers partagés, avant que Marvel n’en fasse une chaîne de montage à l’échelle industrielle. Sauf que dans Ted Lasso, ce signe ne raconte rien de la série elle-même. Il ne révèle pas un sous-texte, il ne creuse pas un trouble, il ne reconfigure pas le personnage. Il fait juste lever un sourcil. Le problème du clin d’œil gratuit, c’est qu’il croit souvent être une idée.
On peut bien sûr imaginer la défense classique : un accessoiriste qui s’amuse, une équipe qui glisse un easter egg pour les spectateurs les plus pointus, un petit bonus pour ceux qui ont la cinéphilie en mode radar permanent. Pourquoi pas ? Mais la série ne semble pas vouloir assumer ce geste comme un vrai pivot narratif. Et c’est là que ça coince. Parce qu’un univers partagé, même bricolé, exige une cohérence de ton, ou au moins une tension productive entre les mondes. Ici, on n’a ni l’un ni l’autre. On a juste un paquet de cigarettes qui débarque comme un cousin mal habillé à un mariage bourgeois. Ça sourit, ça fait coucou, puis ça casse l’ambiance.
La douceur contre la mitraille
Le plus drôle, au fond, c’est que Ted Lasso et Tarantino incarnent deux conceptions presque irréconciliables du cinéma populaire. D’un côté, la série d’Apple TV+ repose sur la réparation, le soin, la vulnérabilité masculine, la comédie de groupe et l’optimisme comme moteur dramatique. De l’autre, Tarantino travaille la citation comme arme, le pastiche comme système nerveux, la violence comme chorégraphie et le dialogue comme duel. Chez lui, la référence n’est jamais seulement décorative ; elle sert à fabriquer une cinéphilie de combat. Chez Ted Lasso, le clin d’œil à Red Apple ressemble plutôt à une blague de salle de réunion après trois cafés. Pas honteuse, mais franchement bancale.
Et c’est peut-être là que la saison 4 se trahit un peu : elle semble vouloir prouver qu’elle sait encore parler aux initiés, qu’elle n’est pas qu’une machine à réconfort pour abonnés fatigués. Le souci, c’est que la série n’a pas besoin de se déguiser en terrain de jeu tarantinesque pour exister. Son vrai capital, c’est sa tonalité, pas sa collection de références. En cherchant à se brancher sur une mythologie plus prestigieuse, elle risque de tirer une balle dans son propre pied narratif. À force de vouloir faire plaisir aux cinéphiles, on finit parfois par leur servir un gag qui sonne faux.
La suite dira si ce Red Apple n’était qu’un simple gag de décor, ou le début d’un délire méta plus assumé. Mais pour l’instant, le verdict est assez simple : Ted Lasso peut bien traverser les frontières du streaming, il n’a pas l’air d’avoir demandé son visa pour le pays de Tarantino. Et franchement, on le comprend un peu.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




