Quand une série à mystère commence à expliquer son propre fantôme, elle perd un peu de sa magie. Dans Yellowjackets, Sophie Thatcher dit surtout tout haut ce que beaucoup d’acteurs de long cours pensent tout bas : à force de rejouer la même blessure, on finit par s’y cogner pour de bon.
Pour rappel, Yellowjackets a débarqué en novembre 2021 sur Showtime avec une idée en or massif : faire cohabiter un survival de lycéennes perdues dans la forêt canadienne après un crash d’avion et un drame adulte hanté par les séquelles du traumatisme. Créée par Ashley Lyle et Bart Nickerson, la série a vite trouvé son carburant dans ce double récit, avec un casting qui joue la mémoire cassée, la survie, la culpabilité et le retour du refoulé comme d’autres jouent les jackpots. Sophie Thatcher incarne la version adolescente de Natalie Scatorccio, personnage que Juliette Lewis interprète à l’âge adulte, et cette mécanique temporelle a longtemps été la petite machine à fantasmes du show : on savait qu’il y avait un gouffre entre les deux époques, mais on voulait voir comment il se creusait.
Sauf que la série a aussi son péché originel : plus on avance, plus l’issue de certains personnages devient lisible. Quand la saison 2 a refermé son piège autour de Natalie adulte, déjà condamnée par une injection de phénobarbital au milieu du chaos, la trajectoire de la Natalie ado a perdu une partie de son mystère. Et c’est précisément là que Sophie Thatcher commence à parler comme une actrice qui veut passer le flambeau, pas le porter jusqu’à l’os.
Le rôle qui colle à la peau, ou plutôt au fantôme
Dans les propos relayés par Variety, Thatcher explique qu’elle se sent un peu bloquée par le fait d’habiter la même personne depuis des années. Rien de scandaleux là-dedans, juste la vérité pas très glamour du métier : jouer la même blessure pendant quatre saisons, ça finit par ressembler à une boucle, pas à un défi. Elle dit aussi, toujours selon Variety, qu’elle a l’impression d’utiliser des “cheat codes” pour basculer très vite dans l’état émotionnel du personnage. Traduction : le muscle est là, l’instinct aussi, mais le vertige créatif s’émousse. Et franchement, qui peut lui donner tort ?
La séquence qu’elle décrit, tournée jusqu’à 6 heures du matin dans les cris et les larmes, dit beaucoup de la fatigue physique et mentale d’un tel tournage. On n’est pas dans le petit théâtre de salon, mais dans une série qui aime les visages en sueur, les corps à bout, les forêts humides et les plafonds fluorescents qui sentent le cauchemar administratif. Thatcher l’a aussi confié à i-D : le retour dans les couloirs de lycée, les lumières blafardes et les plafonds à dalles lui provoquent un malaise réel, au point qu’elle évoque des attaques de panique sur le plateau. Le décor n’est plus un décor, c’est une machine à remonter le trauma.

Le lycée, la forêt et la prison dorée
Ce qui est fascinant dans son témoignage, c’est qu’il dit quelque chose de plus large que Yellowjackets. Depuis une quinzaine d’années, les séries américaines ont transformé les rôles adolescents en pièges à long terme : on vous fait grandir avec un personnage, puis on vous demande de rester figé dans une version de vous-même qui date du pilote. Thatcher résume ça avec une lucidité un peu sèche : elle veut continuer à évoluer, mais elle doit sans cesse retourner à l’endroit où elle était “quand elle était enfant”. C’est beau, c’est triste, et c’est aussi le revers d’un système qui adore enfermer ses jeunes actrices dans une identité devenue rentable. La poule aux œufs d’or, oui, mais avec la porte verrouillée.
Il y a aussi une lecture méta qui n’échappe à personne : Natalie est devenue une extension d’elle-même, dit Thatcher, au point qu’elle voudrait presque la “tuer” symboliquement. Là, on touche à quelque chose de très Yellowjackets dans l’esprit, même si la série n’a pas besoin de ce genre de coquetterie pour être tordue. Le personnage est un double, puis un poids, puis une ombre. Et quand l’actrice dit qu’elle a l’impression d’emmener Natalie avec elle dans chacun de ses films, on entend moins une plainte qu’un constat d’encombrement psychique. À force de jouer la survivante, on finit par avoir besoin de survivre au rôle.
Une fin annoncée, donc une part de magie envolée
Le vrai problème, pour Thatcher comme pour la série, c’est que la temporalité de Yellowjackets a déjà vendu la mèche. On sait que la Natalie adulte n’ira pas au bout du récit. Du coup, chaque geste de la Natalie adolescente perd un peu de sa charge dramatique, puisqu’on connaît déjà l’issue du trajet. Ce n’est pas un défaut mineur : dans une série bâtie sur le suspense psychologique, la connaissance du destin agit comme une petite fuite d’oxygène. Le show continue de tenir debout grâce à son ambiance, à ses actrices, à sa capacité à faire du malaise une matière première, mais la surprise n’a plus la même gueule.
La saison 4, annoncée comme la dernière, doit arriver en 2026. On sait déjà que la série va refermer son piège, et que les retrouvailles avec le lycée, la forêt et les vieux démons auront un parfum de baroud d’honneur. Sophie Thatcher, elle, a l’air d’avoir déjà fait ses adieux intérieurs. Et quelque part, c’est presque rassurant : un rôle qui vous suit partout, c’est parfois un cadeau empoisonné. Reste à voir si Yellowjackets saura finir en beauté sans transformer son propre mystère en dossier médical.
En attendant, l’équipe de la rédaction peut au moins lever son verre à cette drôle d’époque où les séries veulent durer comme des franchises, mais où leurs actrices, elles, réclament juste le droit de respirer. Pas si absurde, au fond.
Bande-annonce VF de Yellowjackets
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




