Et si le confinement avait accouché d’un des objets pop les plus intéressants de 2020 ? Avec How I’m Feeling Now, Charli XCX ne sort pas seulement un album : elle fabrique un récit de création, et Bradley Bell avec Pablo Jones-Soler le regardent en train de prendre feu.
Le point de départ est presque banal, ce qui est précisément ce qui le rend cinégénique. Mars 2020, Los Angeles, quatre amis coincés dans une maison, le monde à l’arrêt, et Charlotte Aitchison, alias Charli XCX, qui s’ennuie assez pour acheter trois caméras vintage et documenter l’écriture de son disque. De cette situation de claustration est né How I’m Feeling Now, onze morceaux publiés en 2020 chez Asylum Records, label du groupe Warner, au croisement de l’hyperpop et de l’électronique expérimentale. Le documentaire de Bradley Bell et Pablo Jones-Soler revient sur cette fabrique à vue, avec ce que ça implique de fragilité, d’ego, de méthode et de chaos organisé. On n’est pas dans le making-of décoratif, mais dans l’atelier où l’album se fabrique en temps réel.
Ce qui intéresse ici, ce n’est pas seulement la naissance d’un disque. C’est la façon dont un moment historique contraint devient un moteur esthétique. Le confinement a produit son lot de contenus opportunistes, de concerts au salon et de faux élans de proximité, mais le cas Charli XCX échappe à la petite tambouille promotionnelle. Elle ne joue pas à la créatrice inspirée par accident : elle transforme l’enfermement en protocole, la solitude en matière sonore, l’ennui en accélérateur de forme. Et ça, pour le coup, a une gueule de geste d’auteur. L’album devient le journal de bord d’une pop qui se regarde travailler.
Une chambre, trois caméras et beaucoup de nerfs
Le documentaire suit donc un processus créatif qui a quelque chose de très contemporain : une artiste qui compose, teste, doute, recommence, tout en laissant la machine documentaire enregistrer les ratés comme les trouvailles. Bradley Bell et Pablo Jones-Soler ne cherchent pas à lisser l’image de Charli XCX en demi-déesse intouchable. Au contraire, ils s’intéressent à la tension entre le contrôle et le débordement, entre la pop star et la fille qui tourne en rond dans une maison de Los Angeles. C’est là que le film trouve sa vraie matière : dans cette collision entre l’icône et l’atelier, entre l’image publique et le bricolage privé.
Le choix des caméras vintage n’est pas qu’un détail de déco hipster pour fan de synthés. Il dit quelque chose de la manière dont Charli XCX fabrique sa mythologie : avec des outils qui donnent une texture, une distance, presque une mémoire tactile à un moment pourtant saturé de numérique. On pourrait croire à une coquetterie visuelle, mais non. Le dispositif participe de la sensation d’urgence, comme si l’album devait être capturé avant de s’évaporer. Dans cette histoire, le support n’est pas un gadget : c’est déjà une esthétique.
Hyperpop, ou la pop qui se met les doigts dans la prise
Pour comprendre ce que raconte ce documentaire, il faut aussi regarder ce qu’est How I’m Feeling Now dans la trajectoire de Charli XCX. L’artiste britannique, déjà solidement installée dans la pop de l’ère streaming, a longtemps avancé en funambule entre tubes, collaborations et expérimentations plus abrasives. Avec cet opus, elle pousse encore plus loin une logique qui lui colle à la peau depuis des années : prendre la pop mainstream, la tordre, la surcharger, la faire craquer de l’intérieur. L’hyperpop, ici, n’est pas un mot de niche pour dossier de presse branché, c’est une manière de faire entendre l’angoisse et l’excitation du présent dans la même mesure.
Le film rappelle aussi à quel point la création musicale contemporaine est devenue un sport de haute tension. Il faut produire, documenter, partager, nourrir une communauté, tout en gardant une cohérence artistique. Charli XCX joue sur tous les tableaux sans donner l’impression de faire semblant. C’est ce qui rend son cas plus intéressant que la moyenne des stars pop qui confondent transparence et storytelling. Elle ne vend pas une authenticité en carton-pâte ; elle montre le désordre, les hésitations, les micro-obsessions. La pop, chez elle, n’est pas un produit fini : c’est une zone de turbulence.
Le confinement comme machine à fantasmes, version studio
Le sujet du film dépasse donc largement le simple portrait d’une chanteuse en train d’écrire un album. Il touche à une question plus large, presque politique : qu’est-ce qu’un artiste fait d’une contrainte collective ? Certains ont figé le confinement en nostalgie molle, d’autres en performance de salon. Charli XCX, elle, l’a transformé en moteur de production. Le documentaire de Bell et Jones-Soler capte cette énergie-là, sans l’enrober d’une morale du “tout est possible quand on reste chez soi” qui sent la bougie parfumée et le PowerPoint LinkedIn. Ici, l’enfermement n’est pas romantisé ; il est travaillé, retourné, mis en sons.
Et c’est sans doute pour cela que ce récit a une portée plus vaste que celle d’un simple film musical. Il parle de la manière dont la pop du XXIe siècle se fabrique sous surveillance permanente, dans un flux continu d’images, de réactions et de récits parallèles. Charli XCX n’y apparaît pas comme une figure lisse, mais comme une artiste qui accepte de laisser voir la couture. C’est rare, et ça fait du bien. À l’heure où tant de stars vendent du contrôle en poudre, elle préfère montrer la prise de courant.
Reste une question, la seule qui vaille vraiment : est-ce qu’on regarde ici un documentaire sur un album, ou un film sur la pop en train de comprendre qu’elle peut encore se réinventer quand on la coince dans une pièce avec trois caméras et un peu de panique ? Franchement, on a notre idée. Et elle vibre fort.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




