Les reboots ont beau avoir parfois l’élégance d’un réflexe pavlovien de studio, ils rappellent aussi une chose simple : la science-fiction télé des années 1960 a pondu des concepts assez costauds pour traverser six décennies sans prendre une ride. Entre paranoïa, miniaturisation, espionnage et utopie cosmique, on tient là un vivier de séries qui n’ont pas eu la même postérité que Star Trek ou Doctor Who, mais qui pourraient très bien revenir en 2020s avec un peu de cran et moins de poussière.
Pour rappel, les années 1960 ont été un laboratoire d’idées pour la SF télévisée. Star Trek naît en 1966, se transforme en franchise tentaculaire, passe par le cinéma en 1979, puis par Star Trek: The Next Generation en 1987, avant de continuer à irriguer le petit écran avec Star Trek: Strange New Worlds. Même logique pour The Outer Limits, Lost in Space, The Invaders, Doctor Who, The Jetsons ou Thunderbirds, tous recyclés, relancés, réinventés à un moment ou à un autre. Ce n’est pas un hasard : la décennie a fabriqué des concepts-mères, des petites bombes narratives dont l’ADN supporte très bien le passage au présent. Et dans une industrie où l’on adore passer le flambeau à des propriétés intellectuelles déjà identifiées, ces vieilles séries font figure de poule aux œufs d’or en sommeil.
Sauf que le vrai trésor n’est pas toujours là où les algorithmes regardent : il se cache souvent dans les séries oubliées, celles qui n’ont pas eu droit à leur monument, mais qui ont encore du jus à revendre.
Roald Dahl, le côté noir du conte de fées
Avec ‘Way Out (1961), CBS avait mis la main sur un objet curieux : une anthologie horrifique et fantastique portée par Roald Dahl lui-même, qui en écrivait le pilote et en assurait la présentation. On connaît surtout Dahl pour Charlie and the Chocolate Factory, Matilda ou The BFG, mais son versant adulte, plus grinçant et plus macabre, colle bien davantage à cette série. Le pilote, William and Mary, allait déjà très loin dans le malaise : un mari violent mort, un cerveau et un œil conservés, et une épouse qui profite de cette conscience résiduelle pour régler ses comptes. C’est du Dahl pur jus, avec cette cruauté sèche qui fait sourire jaune avant de vous laisser un peu sonné.
Le potentiel d’un reboot saute aux yeux. Une nouvelle version pourrait piocher dans les nouvelles de Dahl, mais aussi élargir le terrain à d’autres auteurs du fantastique bref, dans une logique proche de ce que Wes Anderson a déjà rappelé au cinéma avec son adaptation de l’écrivain. Le format anthologique, aujourd’hui, a retrouvé une vraie vitalité. On l’a bien vu avec la montée en gamme des séries à épisodes autonomes : le public adulte aime qu’on lui serve des histoires courtes, venimeuses, sans l’obliger à signer pour huit saisons et un abonnement à la patience. Bref, ‘Way Out pourrait redevenir un petit laboratoire de mauvais goût chic, et ce serait franchement une bonne idée.
Quand les aliens ont déjà compris l’algorithme
Dans Undermind (1965), ITV imaginait une invasion autrement plus sournoise que les soucoupes habituelles : des intelligences extraterrestres prennent le contrôle de cerveaux britanniques et les poussent à saboter leur propre société de l’intérieur. Le principe est d’une actualité presque insolente. On n’est plus dans le grand fracas de l’attaque frontale, mais dans la contamination douce, la manipulation, la dissociation, le complot qui se glisse dans les interstices du quotidien. À l’époque, la série parlait déjà de peur diffuse et de décomposition sociale ; aujourd’hui, elle résonnerait avec les théories délirantes, les paniques morales et la fabrique du soupçon en continu. Oui, on pense à ces bons vieux marchands de fin du monde qui pullulent dès qu’un écran s’allume.
Le plus malin serait de déplacer l’affaire dans un contexte contemporain sans perdre son nerf politique. Les aliens pourraient devenir une métaphore de la désinformation, des réseaux de manipulation ou des systèmes qui exploitent nos biais les plus idiots. On n’aurait même pas besoin d’en faire trop : la réalité fournit déjà une bonne partie du décor. Un reboot d’Undermind aurait tout pour devenir un They Live version 2020s, avec un peu moins de lunettes noires et beaucoup plus de mauvaise foi algorithmique.
Orion, l’Enterprise qui parlait allemand
Autre valeur sûre : Raumpatrouille: Die Phantastischen Abenteuer des Raumschiffes Orion (1966), plus connue sous son titre anglais Space Patrol: The Fantastic Adventures of the Spaceship Orion. La série allemande, diffusée par ARD, a débarqué quasiment en même temps que Star Trek et partage avec elle une utopie spatiale, mais avec une esthétique plus groovy, plus stylisée, presque plus nerveuse. L’action se situe en l’an 3000, dans un monde où les nations terrestres se sont unifiées et où l’humanité navigue parmi les étoiles sur d’énormes vaisseaux en forme de soucoupe. Le Orion est le plus rapide de sa génération, et son équipage aligne des profils venus de plusieurs pays, comme si la coopération internationale avait enfin cessé d’être un slogan de sommet diplomatique.
La série n’a compté que sept épisodes, centrés sur la guerre contre les “Frogs”, des entités énergétiques rancunières qui veulent rayer les vaisseaux terriens de la carte. C’est peu, mais c’est suffisant pour poser un imaginaire très fort : une SF européenne, élégante, presque désirable, qui ne copie pas simplement l’Amérique mais dialogue avec elle. À l’heure où les studios cherchent des franchises capables de sortir du ronron anglo-saxon, il y aurait là de quoi bâtir un reboot à la fois rétro et ambitieux. Le Orion mérite mieux qu’un souvenir de cinéphile insomniaque : il mérite de reprendre la route des étoiles.
Miniature, maxi potentiel
En 1968, Filmation adapte Fantastic Voyage, le film de Richard Fleischer sorti en 1966, avec son idée géniale et complètement folle : réduire une équipe à l’échelle microscopique pour l’envoyer dans le corps d’un scientifique comateux. Le film d’origine, avec Donald Pleasence, Raquel Welch et Stephen Boyd, avait déjà de quoi faire tourner la tête. La série, elle, reprend le principe mais l’étire en aventures répétées, avec Jonathan Kidd, Guru, Dr. Erica Lane et Busby Birdwell, plus quelques contre-espions et autres menaces miniatures. Sur le papier, c’est du pain béni. À l’écran, la série n’a pas exactement laissé un souvenir impérissable, et elle n’a duré que quatorze épisodes.
Mais le concept, lui, n’a rien perdu de sa force. On vit dans une époque obsédée par le corps, la médecine, la technologie invasive, la biologie de précision et les angoisses sanitaires. Un reboot pourrait faire de cette miniaturisation un terrain de thriller médical adulte, avec une vraie rigueur scientifique et des enjeux dramatiques plus charnus. Pas besoin de surjouer le gadget : il suffit de traiter le corps comme un espace de cinéma à part entière. Le problème n’a jamais été l’idée, mais la façon de la tenir par la main sans lui casser les doigts.
Joe 90, le gosse qui savait tout faire
Avec Joe 90 (1968), Gerry et Sylvia Anderson poussaient encore plus loin leur goût pour les machines et les dispositifs invraisemblables. Après Thunderbirds, Captain Scarlet and the Mysterons ou Fireball XL5, voici un enfant de neuf ans, Joe McClaine, qui reçoit temporairement des compétences directement injectées dans le cerveau grâce à la machine BIG RAT. Résultat : il devient espion, expert en tout, infiltré parfait, parce que personne ne se méfie d’un gamin. L’idée est à la fois absurde et redoutablement efficace. Elle condense en une seule série le fantasme de compétence instantanée, la logique du gadget et le plaisir de voir un enfant déjouer des adultes trop sûrs d’eux.
Le format se prête à merveille à une adaptation contemporaine, à condition de ne pas en faire une simple friandise pour nostalgiques. En live-action, avec un vrai sens du suspense et une écriture qui assume le mélange entre innocence et espionnage, Joe 90 pourrait devenir une série d’action maligne, presque subversive. On tient là une idée qui parle autant du désir de savoir que de la fabrication artificielle des talents. Et ça, dans une époque où tout le monde veut tout maîtriser en trois tutoriels, ça a un petit parfum de vengeance bien senti. Un gosse, une machine, des missions impossibles : franchement, il y a de quoi faire mieux que bien des franchises rincées qui se prennent pour des monuments.
Alors oui, on peut toujours continuer à empiler les remakes de remakes, les suites de suites et les reboots qui sentent le comité de lecture. Mais ces séries-là rappellent autre chose : la SF télé des sixties n’était pas seulement une affaire de nostalgie, c’était une fabrique d’idées assez costaudes pour survivre à l’usure du temps. Et si Hollywood veut vraiment remettre la main sur une bonne vieille machine à fantasmes, il ferait peut-être bien de fouiller là où la mémoire collective a laissé quelques bijoux sous la poussière. Après tout, les meilleures trouvailles sont souvent celles qu’on avait presque oubliées. C’est là que le futur se planque, avec un sourire un peu louche.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




