Avec Les Gens d’Internet, Myriam Roche ne vend pas une énième fresque sur les réseaux : elle remonte à l’époque où l’influence française se fabriquait encore à la main, entre blogs, webcams et intuition de pionniers. Diffusée sur YouTube, cette série documentaire s’attaque à un sujet que le cinéma et la télévision ont longtemps regardé de travers : la naissance d’un métier qui a fini par peser lourd dans l’économie de l’attention. Et, pour une fois, on ne parle pas d’un décor de fond ou d’une lubie de génération TikTok, mais d’un vrai morceau d’histoire numérique, avec ses figures, ses angles morts, ses petites mythologies et ses gros intérêts commerciaux. Le projet s’inscrit dans une époque où l’influence est devenue un marché structuré, surveillé, monétisé, parfois régulé, avec des agences, des marques, des plateformes et des créateurs qui brassent des audiences massives. Difficile d’oublier que le média lancé par Myriam Roche en 2020 revendique aujourd’hui 90 000 visiteurs mensuels et plus de 80 000 abonnés sur les réseaux : ce n’est plus le blog de bric et de broc du début des années 2000, c’est une petite machine médiatique qui a compris que la mémoire du web pouvait aussi faire spectacle. Et franchement, il était temps qu’on arrête de traiter les influenceurs comme une parenthèse un peu gênante de l’histoire culturelle.
Ce qui rend Les Gens d’Internet passionnante, c’est qu’elle ne se contente pas de collectionner des têtes connues : elle démonte la fabrique d’un écosystème. Les deux premiers épisodes, dont le troisième est annoncé pour septembre, s’ouvrent sur des intitulés qui ont le mérite d’annoncer la couleur sans faire semblant de la cacher : les origines oubliées des influenceurs, puis la création du métier lui-même. Le programme s’appuie sur une vingtaine d’interviews, avec des profils comme Gaëlle Garcia Diaz, Bruno Maltor ou Marion Séclin, mais aussi sur des témoignages venus du côté des agences marketing, là où se négocient les budgets, les campagnes et les lignes de crédibilité. On ne regarde donc pas seulement des visages familiers ; on observe l’instant où un loisir, un journal intime public, une pratique amateur et une stratégie commerciale ont commencé à se confondre. C’est là que la série devient vraiment maligne : elle raconte moins des carrières que l’invention d’un marché.
Quand le blog faisait encore office de passeport
Pour comprendre ce que la série remue, il faut se souvenir d’un détail que l’on oublie trop vite : avant les stories, avant les placements de produits assumés, avant les contrats d’ambassadeur et les tableaux Excel de performance, il y a eu les blogs. Kenza Sadoun El Glaoui, fondatrice en 2008 de La revue de Kenza, rappelle dans la série qu’à l’époque, ce format ouvrait une fenêtre sur le monde. Ce n’était pas encore la grande foire à la visibilité permanente, mais déjà un espace de prise de parole, de style, de récit de soi. La série fait remonter cette archéologie du web avec une forme de tendresse lucide : on y voit des gens qui inventent leur place avant même de savoir qu’elle deviendra un métier. Et ça, mine de rien, c’est autrement plus intéressant que la sempiternelle complainte sur les “jeunes et leurs écrans”.
Le cas de Laetitia Schurtz, que Myriam Roche interpelle avec une brutalité presque documentaire dans sa sécheresse, dit bien la violence douce de l’oubli numérique. Une ancienne star de blog peut disparaître du radar collectif en quelques années, remplacée par d’autres visages, d’autres formats, d’autres codes. Le web adore ses demi-dieux, puis les laisse redescendre sans prévenir. L’influence, c’est aussi une histoire de gloire à durée limitée, et la série a l’élégance de ne pas faire semblant de l’ignorer.
Le marketing a pris le micro, et personne n’a vraiment dit non
Autre force du projet : il ne sépare jamais les créateurs de l’appareil économique qui les porte. En convoquant des acteurs majeurs des agences marketing, Les Gens d’Internet rappelle que l’influence n’est pas née dans un vide romantique, mais dans une zone grise où les marques cherchaient de nouveaux relais de désir. Les plateformes ont fait le reste. YouTube a servi de rampe, puis les autres réseaux ont accéléré la cadence, transformant la recommandation en industrie et la proximité en argument de vente. On a vu se mettre en place un système où l’authenticité devient une valeur marchande, où le “conseil” se confond avec la publicité, où la parole personnelle s’habille en stratégie. C’est le péché originel du secteur, et la série le regarde en face au lieu de jouer les vierges effarouchées.
Ce regard historique a d’autant plus de poids qu’il arrive au moment où l’influence s’est installée dans le paysage culturel français comme un acteur à part entière. Entre les créateurs qui diversifient leurs activités, les agences qui professionnalisent les campagnes et les plateformes qui dictent la visibilité, on n’est plus dans l’ère artisanale. On est dans une économie de la recommandation, avec ses hiérarchies, ses stars, ses cadavres médiatiques et ses reconversions. Jigmé Théaux, par exemple, incarne à sa manière ce passage : créateur star des années 2010, il a pris ses distances avec le flux, tout en continuant à raconter sa vie connectée. Le paradoxe est délicieux, presque cruel : on se débranche pour mieux rester dans le récit. Le web adore les disparitions, à condition qu’elles restent filmables.
Une mémoire du net, sans parfum de naphtaline
Ce qui évite à la série de sombrer dans la commémoration molle, c’est son refus du musée. Myriam Roche ne filme pas des reliques ; elle filme des survivants d’une époque où les règles n’étaient pas encore écrites. Emy LTR, de son vrai nom Emy Letertre, en est un bon exemple : vidéaste, actrice, réalisatrice, chanteuse, elle incarne cette génération pour qui les frontières entre disciplines ont toujours été poreuses. Ce n’est pas un simple portrait de créateur, c’est une manière de montrer comment le web a produit des profils hybrides, capables de passer du vlog à la scène, de la caméra au micro, du divertissement au récit de soi. Le résultat a quelque chose de très contemporain, mais aussi de très français dans sa manière de mêler ambition, autodérision et bricolage.
On peut d’ailleurs lire Les Gens d’Internet comme une réponse à une vieille paresse critique : celle qui consiste à considérer les contenus web comme des sous-produits culturels. La série prouve l’inverse. Elle montre qu’il y a là un matériau historique, social et économique de première main, avec ses pionniers, ses oubliés, ses conversions et ses renoncements. Et si la plateforme YouTube sert ici de salle de projection, c’est presque logique : le lieu de diffusion épouse le sujet, comme si le support avait enfin accepté de raconter sa propre adolescence. On n’est pas devant un simple docu sur des gens qui postent des vidéos ; on regarde la naissance d’un langage, d’un marché et d’une mémoire.
Reste une question, la vraie, celle qui flotte après le visionnage : quand l’influence aura fini de se raconter elle-même, qui aura encore le courage de fouiller dans ses débuts sans nostalgie ni mépris ? C’est là que Les Gens d’Internet devient plus qu’un objet curieux. Elle ouvre une boîte de Pandore bien française, où l’on croise des blogs, des algorithmes, des agences et des fantômes. Le genre de boîte qu’on referme rarement proprement. Et tant mieux, parce qu’il y a là un sacré bazar à regarder en face.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




