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    Nrmagazine » Guillermo del Toro, Pan’s Labyrinth et l’art de désobéir sans demander pardon
    Blog Entertainment 6 Minutes de Lecture

    Guillermo del Toro, Pan’s Labyrinth et l’art de désobéir sans demander pardon

    Le cinéaste mexicain fait de l’insoumission une méthode, et ça explique beaucoup de ses monstres
    Vincent Bazire20 juillet 2026
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    Chez Guillermo del Toro, désobéir n’a rien d’un caprice de sale gosse : c’est presque une éthique de travail. Et quand on regarde sa filmographie, de Cronos à Pinocchio, on comprend vite que le bonhomme a bâti son cinéma sur une idée simple et pas franchement docile : l’obéissance aveugle, très peu pour lui.

    Né le 9 octobre 1964 à Guadalajara, dans l’État de Jalisco au Mexique, del Toro grandit dans une famille catholique espagnole, avec un père décrit comme ouvrier dans l’esprit, mais qui lui impose surtout une discipline de fer. Le destin familial bascule quand Federico del Toro Torres gagne 6 millions de dollars à la loterie en 1969 : la maison devient un manoir, la bibliothèque déborde, et le jeune Guillermo dévore les livres au point de nourrir très tôt cette culture visuelle et littéraire qui fera sa signature. On est loin du mythe du cinéaste sorti de nulle part ; chez lui, l’imaginaire se construit dans l’abondance, la lecture et la friction avec l’autorité. Son cinéma ne célèbre pas le chaos pour le plaisir du chaos : il transforme la rébellion en responsabilité.

    Il commence à tourner en Super 8 à 8 ans, signe Cronos en 1993, puis enchaîne avec une œuvre où les monstres ne sont presque jamais les vrais monstres. The Shape of Water décroche l’Oscar du meilleur film en 2018, preuve qu’Hollywood adore parfois les créatures qu’il prétendait regarder de travers (quand elles rapportent des trophées, évidemment). Entre-temps, del Toro s’impose comme l’un des rares auteurs capables de faire cohabiter le fantastique, le gothique, le mélodrame et le cinéma de genre le plus pulp sans perdre le grand public en route. Il a trouvé la poule aux œufs d’or sans vendre son âme au comptoir du consensus.

    Et c’est précisément là que sa phrase sur la désobéissance prend tout son sens : chez lui, refuser l’ordre établi n’est pas une posture, c’est le point de départ de tout récit digne de ce nom.

    Le faune, le fasciste et la petite fille qui ne baisse pas les yeux

    La citation remonte à un entretien accordé en 2007 à The A.V. Club, au moment où Pan’s Labyrinth venait de faire un carton critique et public. Le film, sorti en 2006, se déroule en 1944, dans l’Espagne franquiste, et met face à face l’univers d’Ofelia, enfant happée par un imaginaire féerique, et la brutalité sèche du capitaine Vidal, joué par Sergi López. Del Toro y construit un récit à deux niveaux : d’un côté la fable, de l’autre la guerre civile larvée, avec un même principe de domination qui écrase tout. Le film ne dit pas seulement qu’il faut résister ; il montre que l’obéissance sans examen de conscience est déjà une faute morale. Chez del Toro, le vrai monstre porte souvent une chemise bien repassée.

    Ce qui rend Pan’s Labyrinth si puissant, ce n’est pas seulement son esthétique de conte noir, ses décors organiques, ses créatures signées Doug Jones ou son budget modeste au regard de son ambition. C’est sa mécanique morale. Ofelia doit accomplir des tâches, et chaque fois, elle doit choisir entre l’ordre reçu et une autre forme de fidélité : à elle-même, à sa mère, à une idée plus haute de la justice. Del Toro ne filme pas une héroïne parfaite, mais une enfant qui apprend que la responsabilité commence quand on accepte de payer le prix du refus. Désobéir, ici, ce n’est pas faire sa crise ; c’est prendre le risque d’exister.

    Monstres sacrés, institutions maudites

    Dans cette logique, les films de del Toro fonctionnent comme des paraboles plus que comme des pamphlets, pour reprendre sa propre distinction. Il aime les récits qui traversent le temps au lieu de coller à l’actualité comme un autocollant mal posé. Et pourtant, impossible de faire semblant : sa politique irrigue chaque plan. Il a beau dire détester les structures institutionnelles, il ne fait pas du cinéma d’ado anarchiste en roue libre. Il construit des mondes où l’autorité est presque toujours suspecte, qu’elle prenne la forme d’un père, d’un État, d’une Église ou d’un système militaire. La table rase, chez lui, n’est pas un slogan : c’est une urgence dramatique.

    On le voit dans Hellboy, où le héros est littéralement le fils d’un mal ancien, mais choisit de trahir sa destinée ; dans Crimson Peak (2015), où l’héroïne s’arrache aux carcans victoriens ; dans Pinocchio (2022), où la désobéissance devient un geste de survie face au fascisme. Même Frankenstein, qu’il a souvent évoqué comme une obsession fondatrice, prolonge cette réflexion sur les pères défaillants, la création et la responsabilité. Chez del Toro, créer un être, une image, une histoire, c’est déjà répondre de ce qu’on libère dans le monde. Pas très pratique pour les institutions, mais sacrément fécond pour le cinéma.

    Le goût du gargouille et la haine du normal

    Del Toro a aussi livré, au fil des années, quelques formules qui résument son positionnement mieux qu’un long manifeste. Il aime les monstres parce qu’ils incarnent l’imperfection assumée, il se méfie de la normalité quand elle devient un dogme, et il refuse les injonctions technologiques qui voudraient remplacer la main, l’œil et l’accident par des machines de synthèse. Son hostilité à l’IA générative, par exemple, dit quelque chose de plus large : il défend un cinéma où l’humain reste faillible, tactile, contradictoire. Bref, un cinéma qui transpire un peu. Et ça, franchement, ça nous change des produits lisses qui sentent la salle de réunion.

    Ce qui frappe, au fond, c’est la cohérence entre l’homme, ses obsessions et ses films. Del Toro ne se contente pas d’aimer les créatures difformes ; il leur donne une dignité politique. Il ne se contente pas de critiquer l’autorité ; il la met en scène comme un système de peur, de contrôle et de répétition des violences. Et il ne se contente pas de raconter des contes ; il les retourne contre ceux qui voudraient en faire des outils d’obéissance. Chez lui, le merveilleux n’endort pas, il réveille.

    Alors oui, la phrase peut sembler belle, presque trop belle pour être honnête : « You only find yourself when you disobey. Disobedience is the beginning of responsibility, I think. » Sauf qu’avec del Toro, la belle formule ne flotte jamais toute seule. Elle s’enracine dans une filmographie où chaque créature, chaque enfant, chaque marginal apprend à regarder l’autorité dans les yeux avant de lui claquer la porte au nez. Et si c’était ça, au fond, la vraie magie de son cinéma : nous rappeler qu’on ne devient pas adulte en obéissant mieux, mais en choisissant enfin à quoi on refuse de se soumettre ?

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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