Dans The Odyssey, Agamemnon n’a pas besoin de beaucoup parler pour imposer sa sale gueule de chef de guerre. Et si son visage vous dit quelque chose, ce n’est pas un hasard : Benny Safdie traîne derrière lui une filmographie qui a déjà bien labouré l’imaginaire de Christopher Nolan et du cinéma américain nerveux.
À ce stade, on pourrait presque parler d’une stratégie de casting à la Nolan : prendre un acteur identifié par les cinéphiles, lui coller un costume qui en impose, puis le laisser faire circuler une menace sourde dans le cadre. Dans l’adaptation de The Odyssey, sortie en salles en 2026, Agamemnon n’est pas un simple faire-valoir de la guerre de Troie. C’est une silhouette, une autorité, un bloc. Benny Safdie, avec son mètre quatre-vingt-quelque et ce visage qui semble toujours avoir dormi trois heures, apporte exactement ce mélange de gravité et d’étrangeté. Le type a l’air d’avoir déjà perdu la guerre avant même d’ouvrir la bouche.
Le film de Nolan, produit par Universal Pictures, s’inscrit dans la continuité de ses grandes fresques historiques, là où le cinéaste a déjà montré qu’il aime les récits d’hommes écrasés par des systèmes plus vastes qu’eux. En 2023, Oppenheimer avait rapporté plus d’un milliard de dollars au box-office mondial et raflé l’Oscar du meilleur film, preuve que le public peut encore suivre un long métrage de trois heures et des poussières quand le metteur en scène sait tenir la barre. Dans ce précédent opus, Safdie jouait Edward Teller, figure réelle de la physique nucléaire, avec un accent et une nervosité qui faisaient de lui un drôle de petit démon savant. Bref, Nolan l’a déjà testé sur le terrain du personnage historique ambigu. Il n’allait pas le laisser filer comme ça.
Et c’est là que le casting devient intéressant : Benny Safdie ne joue pas seulement Agamemnon, il rejoue aussi une partie de son propre cinéma, entre tension, autorité et menace contenue.
Le roi, le masque et la gueule de l’emploi
Dans The Odyssey, Agamemnon apparaît surtout en flashbacks liés à la guerre menée contre Troie. Il porte un énorme casque noir, une cape massive, un costume intégralement sombre, et ce détail doré sur le heaume qui évoque presque une colonne vertébrale. Le genre de design qui dit tout de suite : ici, on n’est pas venu pour rigoler. Le personnage parle peu, presque pas, ce qui renforce encore sa présence. Nolan connaît la musique : moins un personnage s’exprime, plus il devient une machine à fantasmes. C’est vieux comme le cinéma, et ça marche toujours.
On peut y lire une logique très simple, mais redoutable : Safdie est devenu un acteur de la crispation. Dans Oppenheimer, il incarnait un scientifique brillant, mais jamais totalement lisible. Dans The Odyssey, il passe du laboratoire à la légende, du doute intellectuel à la majesté guerrière. Même énergie, autre armure. Le bonhomme a trouvé sa zone de turbulence, et Nolan adore ça.

De Good Time à Uncut Gems, la nervosité comme signature
Pour ceux qui l’ont découvert hors du giron Nolan, Benny Safdie reste d’abord l’un des deux frères Safdie, avec Josh. Ensemble, ils ont signé Good Time en 2017 puis Uncut Gems en 2019, deux cauchemars urbains qui ont transformé l’angoisse en moteur narratif. Dans le premier, Robert Pattinson court comme s’il avait le feu au cul ; dans le second, Adam Sandler joue un joueur compulsif au bord de l’implosion. Ces films ont installé une grammaire : caméra collée aux corps, tension permanente, personnages qui avancent comme s’ils allaient se prendre une porte en pleine face.
Depuis, les frères ont pris des chemins séparés. En 2025, Benny a réalisé The Smashing Machine avec Dwayne Johnson, pendant que Josh s’attaquait à Marty Supreme avec Timothée Chalamet. Cette bifurcation dit quelque chose d’assez net : Benny n’est pas seulement un cinéaste du chaos, c’est aussi un acteur qui sait se glisser dans des rôles de pouvoir, de contrôle, de pression. Dans The Odyssey, il ne cabotine pas, il pèse. Et dans un film où Matt Damon campe Ulysse, Lupita Nyong’o cumule Clytemnestre et Hélène de Troie, et Robert Pattinson joue Antinoos, il fallait bien quelqu’un pour incarner la rigidité royale sans faire tomber le décor. Safdie, c’est le clou tordu qui tient la planche.
Le petit monde de Nolan, ou l’art de rappeler les gens qu’on a déjà vus
Ce qui amuse, au fond, c’est la façon dont Nolan construit sa troupe. Il aime les retours, les visages familiers, les acteurs qu’on reconnaît sans forcément les associer immédiatement à un seul rôle. Benny Safdie appartient à cette catégorie-là : pas une star écrasante, pas un second couteau interchangeable, mais un corps de cinéma. On l’a vu dans The Curse, série coécrite avec Nathan Fielder, où il jouait aussi avec l’idée du faux, du malaise et du dispositif qui déraille. On l’a aperçu dans Are You There God? It’s Me, Margaret., dans Licorice Pizza, dans Happy Gilmore 2, et même en voix de Bowser Jr. dans les films Super Mario. Oui, le monsieur a une filmographie qui saute du drame à la comédie, du prestige à la pop culture. Pas mal pour quelqu’un qu’on réduit parfois à un simple visage de cinéma indépendant.
Alors pourquoi Agamemnon lui va si bien ? Parce que Safdie a toujours eu cette manière de faire sentir la pression avant même que le scénario l’explique. Il suffit qu’il entre dans le cadre pour qu’on comprenne qu’un déséquilibre est en train de se former. Et dans The Odyssey, c’est exactement ce qu’il fallait : un roi, un guerrier, un fantôme de la guerre de Troie, mais aussi une présence presque abstraite, comme si le mythe avait pris chair. Nolan ne cherche pas la ressemblance documentaire ; il cherche le bon grain de menace.
Au fond, le rôle d’Agamemnon ne sert pas seulement à meubler l’épopée. Il rappelle que chez Nolan, les figures historiques ou mythologiques ne sont jamais de simples statues : ce sont des forces, des blocs de récit, des aimants à destin. Et Benny Safdie, avec sa trajectoire de cinéaste nerveux devenu acteur de composition, s’y glisse comme un gant noir. Le plus drôle ? On le reconnaît immédiatement, mais on a l’impression de le redécouvrir à chaque fois. C’est peut-être ça, la vraie magie du casting : faire croire qu’on connaît déjà le visage, puis nous le rendre un peu plus inquiétant. Pas besoin de parler beaucoup pour faire du bruit.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




