Christopher Nolan ne s’attaque pas à un simple récit antique : il prend Homère par le col pour en faire une superproduction de prestige, avec Matt Damon en Ulysse et l’odeur du grand spectacle partout dans l’air. Sortie en salles annoncée pour le 17 juillet, The Odyssey promet de transformer un poème fondateur en blockbuster de l’ère post-IMAX, là où les studios aiment recycler les mythes comme on ressort un vieux costume du placard : avec du budget, du panache et une bonne dose d’ego.
On parle quand même d’un texte qui a traversé plus de deux millénaires sans prendre une ride, ou presque. L’Odyssée, attribuée à Homère, raconte le retour d’Ulysse vers Ithaque après la guerre de Troie, avec son lot de dieux capricieux, de monstres, d’îles piégées et de tentations bien sales. Le cinéma y revient régulièrement, mais rarement avec une telle ambition de table rase : Nolan ne fait pas du péplum de musée, il vise le mythe en version grand format, celui qui doit faire trembler les multiplexes autant que les cinéphiles. Autrement dit, on n’est pas là pour un cours de latin, mais pour une machine à fantasmes calibrée comme un assaut.
Le choix de Matt Damon en roi d’Ithaque dit déjà beaucoup de l’opération. L’acteur, habitué aux rôles d’hommes tenaces, rationnels, parfois un peu cabossés, colle parfaitement à un Ulysse nolanien : stratège, obstiné, physiquement présent, mais jamais réduit à un simple héros de muscle. Chez Nolan, le personnage principal finit souvent par devenir une énigme morale autant qu’un moteur narratif. Ici, l’enjeu n’est pas seulement de survivre aux Cyclopes et aux sirènes, mais de faire tenir ensemble l’idée d’un homme, d’un royaume et d’un retour. Le voyage, chez Nolan, c’est rarement du tourisme : c’est une épreuve de gravité.
Des dieux, des monstres et des producteurs qui veulent du lourd
Dans cette affaire, les dieux grecs ne sont pas de simples figurants en toge. Ils incarnent le vrai piège du projet : comment filmer des forces surnaturelles sans tomber dans le ridicule numérique ou le kitsch de péplum télévisé ? Nolan a bâti sa filmographie sur une tension très particulière entre spectacle massif et rigueur presque maniaque du dispositif. De Inception à Oppenheimer, il adore faire croire que la démesure peut rester lisible, que le chaos peut obéir à une géométrie. Avec The Odyssey, cette logique prend une tournure presque insolente : les dieux, les monstres et les héros deviennent les pièces d’un même mécanisme dramatique.
Le casting, autour de Damon, sert évidemment cette ambition. Un film de ce calibre ne vend pas seulement une histoire : il vend des présences, des visages, des rapports de force. Dans une adaptation de l’épopée grecque, chaque rôle secondaire peut devenir une figure de légende, chaque apparition un caillou dans la chaussure du récit. C’est là que Nolan sait appuyer où ça fait mal : il transforme les personnages en fonctions dramatiques, puis en icônes, puis en objets de culte. Le casting n’est pas là pour faire joli, il sert de panthéon ambulant.

Et puis il y a la question économique, forcément. Un film de Nolan, c’est rarement une petite affaire de salon. Depuis des années, le réalisateur est devenu l’un des derniers cinéastes capables d’embarquer les studios dans une logique de grande exploitation en salles sans avoir l’air de supplier personne. Après le séisme de Oppenheimer et ses plus de 950 millions de dollars de box office mondial, l’industrie a bien compris le message : quand Nolan parle, les comptables écoutent. Alors un poème grec, des monstres, des dieux et un héros en errance ? Oui, ça sent la poule aux œufs d’or, ou au minimum le pari très cher qui veut se faire passer pour une évidence.
Ithaque, ou le retour du roi qui n’en finit pas de revenir
Ce qui rend The Odyssey plus intéressant qu’un simple exercice de prestige, c’est sa matière même. Ulysse n’est pas Achille, pas un demi-dieu flamboyant qui fonce dans le tas. C’est un survivant, un type qui ment, calcule, ruse, encaisse. Bref, un héros beaucoup plus moderne qu’il n’y paraît. Et c’est précisément là que Nolan peut trouver son terrain de jeu favori : l’homme face à un système plus grand que lui, qu’il s’agisse du temps, de la guerre, de la mémoire ou, ici, des caprices divins. On imagine déjà le cinéaste s’amuser à faire de chaque escale une variation sur l’attente, la perte, le désir de rentrer chez soi. Pas franchement la joie, mais du grand cinéma, oui.
Le mythe d’Ulysse a toujours servi de miroir aux époques qui le réinventent. Chez Nolan, il pourrait devenir une méditation sur la persistance de l’identité : qu’est-ce qui reste d’un homme après la guerre, après les épreuves, après les années de dérive ? Le retour à Ithaque n’est pas seulement une destination, c’est une question. Et dans le cinéma de Nolan, les questions ont souvent des allures de piège élégant. Si le film tient ses promesses, il ne racontera pas seulement un voyage, mais la guerre intime entre le souvenir et le retour.
Reste la grande inconnue, celle qui fait saliver toute la rédaction et son doux penchant pour les paris un peu idiots : comment Nolan va-t-il filmer le merveilleux sans le désamorcer ? Comment faire cohabiter la sécheresse de sa mise en scène avec la fureur des mythes ? Si le pari réussit, The Odyssey pourrait devenir ce drôle d’objet que Hollywood adore fabriquer sans toujours y parvenir : un film de studio qui a l’air d’une légende. Et si ça déraille ? Au moins, on aura vu un roi d’Ithaque traverser l’enfer avec la tête d’un type qui sait très bien qu’il n’est pas venu là pour rigoler.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




