Avant de devenir le monsieur qui a fait trembler les dinosaures, Michael Crichton s’est offert un détour par la SF de gare avec Runaway (1984), un long métrage où Tom Selleck court après des robots plus proches du grille-pain mal luné que de R2-D2. Le film n’a pas laissé une trace énorme au box-office, mais il dit beaucoup sur le Crichton cinéaste : fasciné par la technologie, oui, mais surtout par la manière dont elle sert les sales combines humaines.
Pour remettre les choses dans l’ordre, Crichton n’arrive pas au cinéma par hasard. Son premier roman, Odds On, paraît en 1966 sous le pseudonyme John Lange ; The Andromeda Strain suit en 1969, et l’adaptation de 1971 lance la machine. Ensuite, il passe derrière la caméra avec Westworld en 1973, puis enchaîne Coma (1978), The First Great Train Robbery (1979) et Looker (1981). À ce stade, on a compris le bonhomme : il adore les systèmes, les dérèglements, les machines qui déraillent et les humains qui croient encore pouvoir garder la main. Avec Runaway, il pousse cette logique vers un futur de série B, et c’est là que le film devient intéressant.
Le vrai sujet de Runaway, ce n’est pas la robotique : c’est la peur très terrestre de voir la technique devenir l’outil parfait du crime ordinaire.
Des robots, oui, mais en mode aspirateur fatigué
Le film se déroule dans un 1991 imaginaire où les robots domestiques existent déjà, sauf qu’ils sont si peu fiables qu’une brigade spéciale doit les neutraliser quand ils dérapent. Tom Selleck y campe le sergent Ramsay, flic solide, moustache impeccable, et surtout terrifié par les hauteurs. On lui colle une jeune recrue, Cynthia Rhodes en officier Karen Thompson, parce qu’Hollywood adore ce vieux duo du vétéran cabossé et du sang neuf. Leur enquête les mène à un trafic de composants capables de transformer des machines banales en assassins. Le méchant ? Gene Simmons, en docteur Charles Luther, première vraie tentative de cinéma hors KISS pour le frontman. Le casting, à lui seul, sent déjà le popcorn tiède et la bonne idée un peu trop contente d’elle-même.
Ce qui frappe, c’est que les robots de Runaway n’ont rien de mythologique. Ils ne dominent pas le monde, ne rêvent pas d’émancipation, ne jouent pas au demi-dieu numérique. Ils rampent, ils cliquettent, ils obéissent. En clair : ils sont moins menaçants qu’un tournevis dans la mauvaise main. Et c’est précisément là que le film prend une direction moins bête qu’il n’en a l’air. Crichton ne raconte pas une révolte des machines ; il raconte une économie du sabotage. La technologie n’est pas le monstre, elle est la caisse à outils du monstre.

Crichton, ou l’art de faire peur sans faire de grands discours
Dans Westworld comme dans Jurassic Park, la machine à fantasmes crichtonienne fonctionne sur un principe simple : l’homme croit dompter un système, puis le système lui mord la main. Là, Runaway joue plus petit, plus sec, presque plus vulgaire. Pas de réflexion métaphysique sur l’intelligence artificielle, pas de grande tragédie prométhéenne. Juste des pièces détachées trafiquées, des balles guidées par signature thermique, et un criminel qui comprend que le marché noir adore les gadgets. C’est moins noble, plus terre à terre, et franchement plus crade. Le film a ce petit parfum de cinéma d’exploitation qui regarde la high-tech avec des yeux de mécano : si ça casse, c’est qu’on a mal vissé le truc, point barre.
Le budget annoncé tourne autour de 8 millions de dollars, et le box-office nord-américain plafonne à 6,7 millions. Pas de quoi faire sauter le coffre-fort de TriStar, donc. Le film se fait vite avaler par la concurrence et par son propre concept, qui n’a pas assez de puissance d’attraction pour le grand public. En 1984, la SF populaire veut du spectaculaire, du mythe, du grand frisson. Runaway, lui, propose des robots qui ressemblent à des jouets de cuisine sous anxiolytiques. On comprend le problème. Le film a l’idée d’un bon épisode de série, pas forcément la carrure d’un blockbuster.
Gene Simmons, Kirstie Alley et l’odeur du casting qui tente un coup
Autre détail savoureux : Gene Simmons en méchant de service. Le type sort de l’imaginaire KISS, donc du maquillage, du grand geste, du rock comme théâtre de l’excès, et on le retrouve ici à jouer un savant véreux qui vend des robots tueurs comme d’autres écoulent des bagnoles d’occasion. Il y a quelque chose de délicieusement bancal dans ce casting, comme si le film voulait capter un peu de la démesure glam pour compenser son manque de moyens. Kirstie Alley, elle, arrive juste avant que Cheers ne la propulse dans une autre dimension de notoriété. Tom Selleck, de son côté, reste sur la trajectoire inverse : Magnum, P.I. en parallèle, puis Three Men and a Baby quelques années plus tard. Bref, chacun repart avec ses billes.
Et puis il y a cette romance esquissée entre Ramsay et Thompson, parce qu’Hollywood adore coller deux beaux gosses ensemble même quand l’intrigue n’en a pas vraiment besoin. Ça donne au film un petit vernis de buddy movie sentimental, sans jamais lui offrir une vraie respiration. On sent surtout Crichton plus à l’aise quand il s’agit de faire marcher un concept que quand il doit faire palpiter les sentiments. Ce n’est pas un drame : tout le monde ne peut pas être Casablanca. Mais Runaway confirme une chose très crichtonienne : chez lui, le futur n’est jamais qu’un prétexte pour parler du présent, et le présent, lui, est souvent un sale petit business.
Au fond, c’est peut-être pour ça que ce film oublié mérite encore un détour. Pas parce qu’il serait génial, ni parce qu’il annoncerait en secret Jurassic Park à chaque plan, mais parce qu’il montre un auteur qui teste ses obsessions à petite échelle, sans le vernis du chef-d’œuvre. Un Crichton en mode brouillon, oui, mais un brouillon qui a encore de la tenue. Et ça, dans le cinéma de studio des années 80, ce n’est déjà pas rien. Qui sait, d’ailleurs, si les œuvres mineures ne sont pas parfois les meilleures radiographies d’un cinéaste ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




