Disney a encore sorti la pelle à nostalgie, et cette fois c’est Moana qui passe à la moulinette du live-action. Sauf que le résultat, avec 33 % sur Rotten Tomatoes, ressemble moins à une renaissance qu’à un naufrage en eaux peu profondes.
On connaît la chanson, ou plutôt la mécanique : depuis une bonne décennie, le studio de Burbank transforme son catalogue d’animation en machine à cash, avec plus ou moins de grâce. Le mouvement a vraiment pris de l’ampleur à partir de Alice au pays des merveilles de Tim Burton en 2010, après des essais plus anciens comme Le Livre de la jungle en 1994, puis il a explosé avec la logique industrielle des années 2010. En 2016, The Jungle Book de Jon Favreau a montré qu’un remake pouvait encore avoir du souffle, du savoir-faire et un peu de panache visuel. Mais entre deux réussites, le studio a surtout empilé des relectures dont l’intérêt artistique tient parfois sur un ticket de caisse. Et comme toujours, le box-office potentiel continue de faire saliver les comptables pendant que les cinéphiles, eux, lèvent un sourcil. Le problème n’est pas que Disney revisite son patrimoine ; c’est qu’il le traite souvent comme une réserve à exploiter, pas comme une matière à réinventer.
Avec Moana, on n’est plus dans la réinvention : on est dans le recyclage premium, celui qui coûte cher, rapporte peut-être, mais laisse un drôle de goût de plastique mouillé.
Le grand bain, sans vague
Le score est brutal : 33 % de critiques positives sur Rotten Tomatoes, établi sur 46 avis au moment où les premiers retours se sont accumulés. Parmi les 21 critiques dites “top critics”, seuls cinq ont été convaincus, ce qui n’aide pas franchement à redresser la barre. Et le plus piquant, c’est que le film se retrouve déjà dans une zone de classement où l’on croise des titres peu glorieux du côté des remakes Disney en prises de vues réelles. Il dépasse à peine 102 Dalmatians (30 %), reste au-dessus de Alice Through the Looking Glass (29 %) et de Pinocchio (2022), bloqué à 27 %. Autrement dit, on n’est pas dans le ventre mou : on est dans la cale.
Les critiques les plus sévères pointent un objet visuellement lisse, sans nerf, sans nécessité. Clarisse Loughrey, dans The Independent, a notamment étrillé la perruque de Dwayne Johnson et comparé l’allure générale du film à une publicité de produit ménager. Kevin Maher, dans The Times, parle d’une expérience proche d’une souffrance raffinée, ce qui est une façon élégante de dire que le film ne fait pas rêver. D’autres voix ont évoqué une esthétique proche de l’IA générative mal digérée, accusation qui colle de plus en plus aux productions calibrées à l’excès. Quand un remake finit par ressembler à un prototype sans âme, le péché originel n’est plus la nostalgie : c’est la paresse industrielle.

Quand l’animation survit à sa propre copie
Le plus cruel dans cette histoire, c’est que le film semble n’exister que lorsqu’il trahit son principe même. William Bibbiani, pour TheWrap, résume assez bien le malaise en expliquant que le long métrage prend vie uniquement quand il redevient animé. Voilà le nœud du problème : Disney vend du “réel”, mais la version la plus vivante de son remake renvoie à l’image dessinée qu’il prétend remplacer. On a déjà vu ce paradoxe avec d’autres opus de la maison, mais ici il devient presque le sujet du film. À force de vouloir matérialiser des personnages, des décors et des émotions déjà pensés pour l’animation, le studio fabrique une copie qui s’auto-dévore. Le live-action, chez Disney, devient parfois une opération de dévitalisation assistée.
Et puis il y a la question économique, qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main. Ces remakes ont souvent été des succès commerciaux, parfois énormes, parce que la marque Disney reste une poule aux œufs d’or et que le public familial répond présent. Mais la logique de rendement a ses limites : à force de tirer le flambeau vers le passé, on finit par éclairer une impasse créative. Le studio n’a pas seulement besoin de rentabiliser ses classiques ; il a aussi besoin de justifier leur relecture. Or ici, la justification semble s’être noyée avant même le générique. On peut faire du chiffre avec un remake, mais on ne fabrique pas du désir par décret.
Le miroir aux algues
Ce qui rend ce cas intéressant, c’est qu’il raconte aussi l’époque. Disney ne fait pas seulement des films : il fabrique des objets de continuité, pensés pour prolonger une mémoire collective déjà verrouillée par le marketing, les plateformes et la circulation mondiale des franchises. Moana en version animée, sorti en 2016, était déjà un produit de l’ère post-princesse, avec une héroïne qui s’inscrivait dans une nouvelle ligne éditoriale plus aventureuse. Le refaire si vite, dix ans plus tard, donne l’impression d’un studio qui n’a plus confiance ni dans le temps long, ni dans la possibilité de laisser ses propres œuvres respirer. C’est là que le remake devient un symptôme : non pas celui d’un manque d’idées absolu, mais d’une peur panique du vide entre deux exploitations.
Reste la question que l’équipe de la rédaction se pose en regardant ce genre de naufrage poli : combien de fois peut-on repeindre la coque avant que le navire ne commence à sentir le renfermé ? Disney n’a pas encore épuisé tout son catalogue, certes, mais la marge se réduit. Et si même Moana, titre récent, populaire, identifié, se retrouve accueilli avec une telle froideur critique, alors le studio va devoir choisir : passer encore le flambeau à la nostalgie ou tenter, enfin, une vraie table rase. On sait déjà quelle option les actionnaires préfèrent. Le public, lui, commence peut-être à voir venir la combine.
Au fond, ce Moana en live-action ne dit pas seulement quelque chose de Disney ; il dit quelque chose de notre époque saturée de reprises, de reboots et de franchises qui tournent sur elles-mêmes. Quand le remake devient plus creux que l’original, on n’est plus dans la mise à jour : on est dans la répétition automatique. Et ça, même avec une belle image et un gros budget, ça ne flotte pas bien longtemps.
Bande-annonce VF de Vaiana, la légende du bout du monde
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




