On croyait encore que bannir un livre relevait du réflexe pavlovien de province, du petit geste crispé pour faire semblant de protéger la morale. Avec The Handmaid’s Tale, Margaret Atwood rappelle que la censure n’a rien d’un folklore : c’est souvent le premier symptôme d’un pouvoir qui commence à trembler du côté autoritaire.
La source de départ est claire : le roman publié en 1985 a déjà été l’un des livres les plus contestés aux États-Unis, et l’autrice n’a jamais pris ces attaques à la légère. D’après l’American Library Association, The Handmaid’s Tale figurait au 29e rang des ouvrages les plus interdits dans les années 2010. Ce n’est pas un détail de bibliothécaire en gants blancs, c’est un indicateur politique. Et quand un texte de fiction devient une cible récurrente, ce n’est pas parce qu’il est “choquant” au sens de la petite polémique de comptoir ; c’est parce qu’il touche juste. Trop juste, même. Le roman d’Atwood, avec son régime théocratique obsédé par la reproduction et la dépossession des corps féminins, a cessé depuis longtemps d’être une simple dystopie littéraire pour devenir un miroir tendu à l’époque. Le problème n’est pas que le livre dérange : c’est qu’il ressemble de plus en plus à ce que certains aimeraient normaliser.
Margaret Atwood, elle, ne joue pas la surprise. Elle a déjà réagi publiquement à plusieurs retraits de son livre des programmes scolaires ou des rayons, notamment dans des prises de parole relayées par The Atlantic et lors d’un discours à Cracovie en 2025, après un nouveau bannissement à Edmonton. Son idée est limpide : interdire un livre attire souvent davantage l’attention sur lui. On connaît la mécanique, vieille comme les interdits eux-mêmes. Plus on serre la vis, plus la curiosité grimpe. Mais chez Atwood, il y a aujourd’hui autre chose qu’un simple constat ironique. Dans ses propos de 2025, rapportés par la source, elle décrit une Amérique qui se détourne de son imaginaire libéral et flirte avec des formes d’autocratie. Autrement dit, la censure n’est plus un accident de parcours : elle devient un outil de pilotage.
Le rayon interdit, ou la promo la plus bête du monde
Dans le cas d’The Handmaid’s Tale, le paradoxe est presque comique si la situation n’était pas aussi glauque. Plus on veut faire disparaître le livre, plus on lui offre une nouvelle jeunesse. Les adolescents, les lecteurs curieux, les spectateurs de la série télévisée se ruent sur ce qu’on leur défend de voir. C’est la vieille logique du fruit défendu, version institutionnelle. Et franchement, il fallait bien un certain talent politique pour transformer un roman de 1985 en objet de panique récurrente quarante ans plus tard. Atwood a écrit un texte qui parle de contrôle des corps, de langage confisqué, de pouvoir masculin sanctifié par la religion et la loi ; si ça met certains élus en sueur, ce n’est pas un bug, c’est la preuve que le diagnostic tient toujours debout.

Le plus intéressant, c’est que cette affaire déborde largement le champ littéraire. The Handmaid’s Tale a été adapté en série par Hulu à partir de 2017, avec Elisabeth Moss en tête d’affiche, et l’image des servantes en rouge est devenue un symbole de contestation politique dans la rue autant que sur les écrans. On n’est plus seulement dans la fiction adaptée en produit de prestige : on est dans la circulation d’un imaginaire de résistance. Et quand un récit passe de la page au petit écran puis au slogan de manif, il cesse d’appartenir à un seul support. Il devient une machine à fantasmes et à inquiétudes, ce qui est précisément ce que redoutent les censeurs. Le livre n’est pas interdit parce qu’il est faible ; il est visé parce qu’il est devenu utile.
Atwood, pas du genre à baisser les yeux
Ce qui frappe chez Margaret Atwood, c’est sa constance. Elle ne s’est jamais contentée d’être une grande styliste ou une autrice de dystopies chic pour club de lecture. Elle commente, elle répond, elle contre-attaque, et elle le fait sans se draper dans une fausse neutralité. Dans le cas présent, la source insiste sur sa lecture politique du moment américain : contrôle des écrivains, pression économique, menace sur les libertés, climat de peur. Pas besoin d’en rajouter avec des effets de manche. Quand une autrice de cette stature dit que les leviers de la censure passent par l’argent et les procès, on n’est pas dans la posture : on est dans l’observation d’un système qui sait très bien comment faire taire sans forcément interdire en bloc.
Et c’est là que The Handmaid’s Tale reste un objet de cinéma et de télévision particulièrement piquant pour NRmagazine : parce qu’il parle aussi de son propre destin médiatique. Le roman a survécu à l’adaptation, à la récupération, au merchandising, aux détournements militants, aux lectures universitaires, aux polémiques scolaires. Il a tout encaissé. Il continue pourtant de faire ce qu’un bon récit doit faire : déranger les conforts, fissurer les certitudes, rappeler que la démocratie n’est pas un décor mais une construction fragile. Quand un livre survit à ceux qui veulent l’effacer, il ne devient pas sage ; il devient plus dangereux encore.
Alors oui, on peut toujours faire semblant de croire qu’il s’agit d’un simple débat sur le contenu “approprié” pour les élèves. Mais à ce stade, la farce est éventée. Ce que vise la censure, ce n’est pas seulement un roman : c’est la possibilité même d’un imaginaire qui nomme la dérive avant qu’elle ne devienne norme. Et ça, forcément, ça gratte là où il ne faut pas. Le reste, c’est du vernis. Ou du rouge très mal assumé.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




