En 2011, Roger Ebert voyait dans Thor un produit de marketing plus qu’un film, et il n’avait pas complètement tort. Là où il s’est pris les pieds dans le tapis, c’est sur Loki : le critique n’a pas vu venir qu’un “méchant” de second plan allait devenir la vraie poule aux œufs d’or du MCU.
À l’époque, Marvel Studios n’est encore qu’en train de verrouiller sa machine à fantasmes. Thor, réalisé par Kenneth Branagh et sorti en 2011, arrive après Iron Man et Iron Man 2, mais avant que l’univers partagé ne devienne la norme industrielle, le réflexe pavlovien des studios, le grand rouleau compresseur du blockbuster contemporain. Le film repose sur un budget de production d’environ 150 millions de dollars, et sur la promesse classique du grand spectacle : un héros, un trône, des éclairs, des muscles, et une mythologie nordique passée au filtre du multiplexe. Ebert, dans sa lecture, pointe la minceur du scénario et la logique de franchise avant l’heure. Sur ce terrain-là, on peut difficilement lui donner tort. Sauf que le critique américain passe à côté du moteur affectif du film : Tom Hiddleston en Loki, ce demi-dieu de la frustration, du chagrin et du venin poli.
Et c’est là que le film cesse d’être seulement un galop d’essai pour devenir une petite fabrique à obsession.
Le frère mal aimé qui a tout raflé
Dans le Thor de Branagh, Loki n’est pas encore le grand manipulateur cosmique qu’on connaît. Il est d’abord écrit comme une blessure ambulante. Le scénario le transforme en enfant adopté, en frère relégué, en héritier fantôme. Là où les comics en faisaient surtout un farceur mégalomane, le MCU lui colle une mélancolie presque shakespearienne, parfaitement raccord avec la mise en scène de Branagh, qui n’a jamais eu peur des grands gestes ni des familles qui se déchirent à table. Anthony Hopkins en Odin, Chris Hemsworth en Thor et Hiddleston en Loki composent un triangle où le plus fragile des trois finit par aimanter le regard. Le film croit raconter la naissance d’un dieu ; il fabrique surtout son meilleur parasite.
Ce qui a échappé à Ebert, c’est que Loki n’est pas seulement “sympathique” ou “charismatique” au sens banal du terme. Il est écrit pour que la blessure précède la menace. Hiddleston joue la retenue, la diction précise, le regard qui se fissure à peine, et tout ça donne à Loki une densité que Thor n’a pas encore, à ce stade, dans ses premiers films. On comprend pourquoi le personnage a survécu à la logique habituelle des blockbusters de super-héros, où les vilains finissent souvent en poussière numérique ou en cadavre expédié. Celui-ci, on a envie de le revoir. Pas parce qu’il est “cool” au sens marketing du mot, mais parce qu’il porte en lui une contradiction dramatique. Le méchant qui souffre vend mieux qu’un héros qui apprend la modestie à coups de marteau.

De la vanne critique au phénomène pop
La suite, on la connaît : Loki devient un pivot de The Avengers en 2012, puis Marvel comprend très vite qu’il tient là un personnage qui dépasse sa fonction de simple obstacle narratif. Le studio réajuste même Thor: The Dark World en 2013 pour lui donner davantage d’espace, signe assez net qu’un personnage secondaire peut devenir le vrai fer de lance d’une saga quand le public s’y accroche. Ce n’est pas un accident, c’est une leçon de circulation des désirs dans le cinéma de franchise. Le public ne réclame pas toujours le plus fort ; il réclame souvent le plus instable, le plus ambigu, le plus drôle malgré lui. Loki coche toutes les cases. Et Hiddleston, avec sa silhouette de prince déchu et sa voix de velours empoisonné, a transformé le rôle en machine à fantasmes.
En 2021, Disney+ lui offre même sa propre série, Loki, preuve que le personnage a quitté le simple statut de vilain pour entrer dans la catégorie des têtes d’affiche à part entière. On ne parle plus d’un antagoniste, mais d’une marque, d’un axe narratif, d’un aimant à abonnements. Le MCU adore ça : recycler une figure secondaire en produit phare, puis lui offrir une nouvelle fenêtre de diffusion pour prolonger la rente émotionnelle. Loki n’a pas seulement survécu au film ; il a mangé le film, puis le reste de la franchise.
Le critique, le public et le petit doigt levé
La remarque d’Ebert sur l’absence de charisme de Loki a aujourd’hui quelque chose de délicieusement daté, presque touchant dans sa certitude. Pas parce qu’il aurait “raté” un succès populaire au sens vulgaire, mais parce qu’il a jugé le personnage avec les critères d’un méchant classique alors que Marvel était déjà en train de bricoler autre chose : un antagoniste sentimental, réversible, réutilisable. Le critique, habitué à traquer la cohérence dramatique d’un film isolé, n’a pas vu que le studio préparait déjà un univers étendu où le personnage compte parfois plus que l’intrigue du jour. C’est le péché originel du MCU : faire croire qu’on raconte une histoire fermée alors qu’on installe une rente à long terme. Et Loki, dans tout ça, est devenu l’actif le plus rentable du lot.
On peut sourire de l’erreur d’Ebert sans lui faire un procès absurde. Après tout, la critique n’est pas une boule de cristal, et le cinéma de super-héros, surtout à ses débuts, avançait encore masqué sous ses airs de divertissement standardisé. Mais cette fausse note dit quelque chose de plus large : dans les franchises, le personnage le plus mémorable n’est pas toujours celui que le scénario désigne comme central. Parfois, le vrai roi du château, c’est celui qu’on croyait condamné à rester dans l’ombre. Et ça, franchement, Marvel l’a compris avant tout le monde.
Alors oui, Roger Ebert a eu raison de voir dans Thor un objet de marketing. Mais sur Loki, il a raté la cible d’un bon mètre. Et quinze ans plus tard, le “six minutes après” de sa formule a pris un sacré coup de vieux. Le dieu du mensonge, lui, n’a jamais cessé de revenir. Comme quoi, dans le cinéma de franchise, il suffit parfois d’un regard de travers pour fabriquer une légende. Ou une sacrée bourde.
Bande-annonce VF de Thor
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




