Andy Weir a un grief simple contre une bonne partie de la science-fiction moderne : à force de vendre des futurs en ruine, le genre finit par se regarder le nombril en noir et blanc. L’auteur de The Martian et Project Hail Mary préfère les récits où demain peut encore s’améliorer. Pas très punk, certes. Mais pas idiot non plus.
Pour situer le bonhomme, on parle d’un ancien programmeur devenu romancier à succès, propulsé par The Martian en 2011, puis consacré par son adaptation cinéma en 2015 par Ridley Scott, avec Matt Damon en astronaute coincé sur Mars. Le livre et le film ont installé Weir dans une niche bien précise : la SF de l’ingénieur, celle qui adore les protocoles, les équations, les systèmes de survie et les solutions bricolées au bord du gouffre. En 2021, Project Hail Mary a prolongé cette veine avec une extinction planétaire à éviter en urgence, preuve que l’apocalypse, chez lui, sert surtout de tremplin à l’intelligence humaine. Dans le même temps, la SF grand public a longtemps carburé à l’inverse : la dystopie comme carburant marketing, de The Hunger Games à toute la vague young adult des années 2010, jusqu’à saturer les rayons et les écrans. Le débat n’est donc pas seulement esthétique : il raconte aussi ce que le marché aime vendre quand il veut faire frissonner sans trop se fatiguer.
Et c’est là que la petite musique de Weir devient intéressante : il ne râle pas contre la noirceur en soi, il conteste l’idée qu’elle soit devenue la langue maternelle du futur.
Le ciel bleu, ce grand suspect
Dans les propos rapportés par Writer’s Digest, Weir explique en substance qu’il ne comprend pas pourquoi tant de récits destinés aux ados imaginent des lendemains sinistres, alors que l’histoire longue montre plutôt une amélioration générale des conditions de vie. Sur le fond, il n’a pas tort : entre le XIXe siècle et la fin du XXe, l’espérance de vie moyenne a bondi, portée par l’hygiène, la vaccination, l’industrialisation des soins, puis par des avancées médicales décisives comme la pénicilline. On peut chipoter sur les inégalités, les régressions locales, les crises, mais l’idée d’un progrès technique et sanitaire global n’est pas une lubie de comptoir. Autrement dit, le futur n’est pas condamné à ressembler à un parking après l’Apocalypse.
Weir aime d’ailleurs les récits qui prennent la science au sérieux sans la transformer en punition. C’est exactement ce qui fait le charme de The Martian : la survie n’y repose pas sur une prophétie, mais sur des calculs, des erreurs, des rustines et une obstination presque comique. Le héros ne triomphe pas parce qu’il est élu par le destin ; il s’en sort parce qu’il sait faire pousser des patates dans la merde la plus cosmique possible. Voilà une SF qui croit encore aux outils, aux procédures, à la matière. Pas au messianisme. Pas au grand soir. Pas au concours de grimaces post-apocalyptiques.

Quand Star Trek faisait encore rêver
Le goût de Weir pour Star Trek éclaire beaucoup sa position. La franchise née en 1966 a longtemps incarné une SF américaine utopique, ou du moins réconciliée avec l’idée qu’un avenir collectif pouvait dépasser le racisme, la cupidité et les réflexes de domination. Ce n’est pas un hasard si tant de spectateurs y ont vu, au fil des décennies, une machine à fantasmes progressiste : un monde où l’exploration remplace la peur, où la coopération a encore un sens, où l’on passe le flambeau au lieu de se tirer dans les pattes. Weir, lui, semble préférer cette promesse-là à la grande foire aux ruines. Et franchement, on comprend le réflexe : à force de voir l’écran se couvrir de cendres, on finit par oublier qu’un horizon peut aussi être lumineux.
Mais le sujet se complique dès qu’on regarde la fonction de la dystopie. Parce que ce n’est pas seulement une mode éditoriale ou un tic de scénariste fatigué. La dystopie sert aussi à parler du présent en le déformant. Fahrenheit 451, publié en 1953, ne sort pas de nulle part : Bradbury y capte les angoisses américaines de l’ère McCarthy, la peur de la censure, du conformisme et de la destruction symbolique des livres. Plus tard, The Hunger Games a transformé la téléréalité, la spectacularisation de la violence et la fabrication des célébrités en cauchemar adolescent. Le futur y est sale, oui, mais surtout parce qu’il grossit les lignes de notre époque. La dystopie n’est pas qu’un décor : c’est souvent un miroir qui a décidé de ne pas être poli.
Le futur comme avertissement, pas comme punition
On peut même dire que le genre a besoin de cette noirceur pour fonctionner politiquement. C’est le cas de Babylon 5, série de science-fiction lancée en 1993, qui déroule sur plusieurs saisons la montée d’un pouvoir autoritaire et xénophobe sur Terre. À l’époque, on parlait volontiers de “fin de l’Histoire”, comme si la démocratie libérale américaine avait gagné la partie pour de bon. La série, elle, rappelait qu’un basculement fascisant peut revenir par la fenêtre quand tout le monde s’endort sur ses lauriers. Ce n’est pas du pessimisme gratuit ; c’est du contre-feu. Et ça, la SF sait très bien le faire quand elle ne se contente pas de repeindre l’apocalypse en néon.
Weir, de son côté, a déjà montré qu’il savait ménager l’angoisse sans sombrer dans le désespoir. Project Hail Mary, situé en 2032, part d’un scénario d’extinction lié au Soleil, mais organise son récit autour de la résolution du problème, pas autour du constat d’échec. C’est là que son optimisme devient une position esthétique autant qu’idéologique : il ne nie pas la catastrophe, il refuse d’en faire l’horizon unique. La vraie question n’est donc pas “faut-il encore des dystopies ?” mais “que raconte-t-on quand on choisit de ne plus croire au lendemain ?”
Au fond, Andy Weir ne réclame pas la fin des mondes en ruine ; il réclame qu’on cesse de les prendre pour la seule manière sérieuse d’écrire la SF. Et ça, pour un genre né entre la peur et le désir d’inventer, ce n’est pas une petite nuance. C’est presque un programme politique. Ou, à défaut, un bon coup de balai dans le hangar à ruines. Le futur, après tout, n’a pas signé pour être condamné à jouer les figurants dans sa propre apocalypse.
Bande-annonce VF de Seul sur Mars
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




