Celina Jaitly reprend le chemin des longs métrages en incarnant sœur Nibedita, disciple irlandaise de Swami Vivekananda, dans le prochain biopic de Ram Kamal Mukherjee. Autrement dit : un retour qui sent moins la nostalgie que la stratégie bien sentie.
Pour situer le terrain, Celina Jaitly n’est pas une inconnue sortie d’un chapeau de producteur en manque d’idées. Son nom circule dans le cinéma hindi depuis Janasheen en 2003, le film qui a lancé sa carrière, avant des passages remarqués dans des succès populaires comme No Entry. Depuis, sa trajectoire a été plus discrète, ce qui, dans une industrie qui adore recycler ses têtes d’affiche comme des cartes Pokémon, finit presque par devenir un argument de retour. Ram Kamal Mukherjee, lui, n’en est pas à son premier détour par les figures féminines fortes et les récits à charge émotionnelle ; il avait déjà travaillé avec l’actrice sur Season’s Greetings, ce qui donne à cette nouvelle collaboration un petit parfum de confiance retrouvée. On n’est pas dans le simple casting, on est dans la relance d’une image.
Le choix de sœur Nibedita n’a rien d’anodin. Née Margaret Noble en Irlande, devenue proche de Swami Vivekananda, elle incarne cette circulation des idées et des corps qui a toujours fasciné le cinéma biographique indien : l’Occident qui se laisse aimanter par l’Inde, la spiritualité qui se transforme en récit, et l’actrice qui doit faire tenir tout ça dans un seul visage. C’est un rôle de translation, presque de passeuse. Et pour Celina Jaitly, qui a longtemps été associée à une certaine idée de glamour Bollywood, le virage est malin : il lui permet de quitter la vitrine pour entrer dans la chair d’un personnage historique. Le biopic sert ici de sas, pas de faire-valoir.
Une disciple, un mythe, une actrice en reconquête
Dans l’histoire du cinéma indien, le biopic n’est jamais un simple genre de prestige. C’est un outil de légitimation, un terrain où l’on vient chercher du capital symbolique, parfois au prix d’un peu de poussière sur les bords. Depuis une quinzaine d’années, Bollywood comme les cinémas régionaux ont multiplié les portraits de leaders, d’artistes, de saints, de sportifs, avec cette obsession très locale pour les figures qui dépassent leur époque. Sœur Nibedita coche toutes les cases : étrangère, convertie, intellectuelle, proche d’un penseur majeur, donc parfaite pour un récit qui veut conjuguer ferveur et biographie. On voit bien le piège, aussi : si le film se contente de sanctifier son sujet, il risque de devenir une vitrine pieuse en carton-pâte. Le vrai enjeu, c’est de faire respirer le personnage au lieu de le momifier.
Celina Jaitly, de son côté, a tout intérêt à jouer cette carte-là. Dans une industrie où les actrices sont souvent rangées trop tôt dans la case “présence glamour”, revenir par un rôle historique permet de casser la mécanique du souvenir paresseux. On ne parle pas ici d’un simple come-back marketing, mais d’un repositionnement. Et ça, à Bollywood, c’est presque un sport de haut niveau. Le public aime les retours, oui, mais il aime surtout qu’ils aient une justification narrative. Une actrice qui revient en portant un personnage réel, documenté, chargé d’une aura spirituelle, ça a plus de tenue qu’une énième apparition en robe lamée au bord d’une piscine. Le glamour, c’est bien ; la gravité, ça paie mieux quand elle est bien jouée.
Ram Kamal Mukherjee, ou l’art de viser juste sans faire de bruit
Ram Kamal Mukherjee n’est pas le cinéaste qui hurle le plus fort dans la pièce, et c’est tant mieux. Son cinéma semble préférer les trajectoires intimes aux grands effets de manche, ce qui colle assez bien à un projet centré sur une figure comme sœur Nibedita. Le fait qu’il retrouve Celina Jaitly après Season’s Greetings suggère une relation de travail où l’actrice n’est pas seulement une tête d’affiche, mais une partenaire de ton. C’est précieux, parce qu’un biopic tient rarement sur sa seule documentation ; il tient sur la façon dont le film accepte ou non de laisser apparaître les contradictions de son héroïne. Sans ça, on obtient une statue. Et les statues, au cinéma, ça finit souvent en plan fixe un peu triste.
Ce retour pose aussi une question plus large sur la circulation des actrices dans le cinéma indien contemporain. Entre les plateformes, les séries, les films indépendants et les productions plus classiques, les trajectoires ne sont plus linéaires. Une star peut disparaître des radars, revenir par un rôle secondaire, puis se refaire une place par un personnage historique ou biographique. C’est moins glamour qu’un grand “come-back” vendu à coups d’affiches, mais plus intéressant. Parce qu’au fond, ce que raconte ce casting, c’est la possibilité d’un second acte sans humiliation ni grand discours. Passer du statut d’icône à celui d’interprète, voilà le vrai tour de passe-passe.
Le biopic comme machine à réécrire les trajectoires
Il y a dans ce type de projet une logique presque méta : le film parle d’une femme qui a quitté son pays pour se fondre dans une pensée, et l’actrice qui l’incarne revient elle aussi d’une forme d’éclipse. La coïncidence est trop belle pour être accidentelle. Le biopic adore ces miroirs, parce qu’il permet de faire croire que la vie d’un personnage et la carrière d’une actrice avancent en parallèle, comme si le cinéma savait toujours mieux que nous comment relier les points. Évidemment, il faut se méfier des belles symétries. Mais quand elles sont bien utilisées, elles donnent au film une épaisseur supplémentaire, une petite vibration qui dépasse le simple devoir de mémoire.
Reste la grande inconnue, celle qui fait toute la différence entre un projet de prestige et un film qui compte vraiment : le scénario. S’il se contente d’aligner les dates, les rencontres et les révérences, on aura un biopic propre, sage, un peu trop lisse. S’il ose la complexité de sœur Nibedita, son déplacement intérieur, son rapport à l’Inde, à la foi, à l’engagement, alors on pourra parler d’un vrai rôle de retour pour Celina Jaitly. Et là, oui, on tiendra peut-être quelque chose de plus qu’une annonce de casting. Un retour au premier plan, ça se mérite ; un personnage pareil, ça se mérite encore plus.
En attendant, l’affaire dit déjà beaucoup sur l’air du temps : les récits de femmes oubliées ou mal racontées reviennent en force, les actrices cherchent des rôles qui déplacent leur image, et le biopic reste cette vieille machine à fantasmes qui promet de transformer la mémoire en cinéma. Pas toujours avec finesse, mais parfois avec panache. Et ça, franchement, on ne va pas faire les difficiles.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




