Chaque saison des récompenses fabrique son petit paria chic, celui qu’on regarde de travers au cocktail avant de lui coller un prix dans la foulée. Avec Artificial, Luca Guadagnino pourrait bien tenir le film que tout le monde prétend ne pas avoir vu, mais que tout le monde scrutera quand même.
Le projet a de quoi faire dresser l’oreille des chasseurs de statuettes et des amateurs de scandale feutré : Artificial revient sur le week-end de 2023 où OpenAI a vacillé, dans une mécanique de pouvoir digne d’un thriller de conseil d’administration, sauf qu’ici les costumes sont plus chers et les egos plus gonflés qu’un budget de superproduction. Le film est porté par Luca Guadagnino, cinéaste qui a déjà prouvé avec Call Me by Your Name (2017), Suspiria (2018), Bones and All (2022) ou Challengers (2024) qu’il savait transformer les pulsions, les rapports de force et les zones grises en matière de cinéma très sérieuse, mais jamais engoncée. Et quand Amazon se retrouve dans l’équation, on peut parier sans trop trembler que la machine à fantasmes hollywoodienne s’active plus vite qu’un serveur surchauffé. Autrement dit : on n’est pas face à un simple biopic tech, mais à un potentiel petit poison de prestige.
La saison des Oscars adore ce genre de bête un peu bâtarde. Un film qui parle du présent, qui sent la poudre, qui peut séduire les votants pour sa prétendue gravité tout en les mettant mal à l’aise parce qu’il touche à un sujet trop contemporain pour être digéré tranquillement. C’est exactement le terrain sur lequel The Apprentice avait joué en 2024, en transformant Donald Trump en objet de cinéma plus embarrassant que consensuel. Ici, le parallèle saute aux yeux : une figure de pouvoir, une narration de crise, un récit d’ascension et de panique, et au milieu, l’industrie qui se regarde dans le miroir en découvrant qu’elle a déjà les mains dans le cambouis de l’intelligence artificielle. Le film n’a même pas besoin d’être vu pour déranger : il suffit qu’il existe.
Le grand cirque des gens très sérieux
En apparence, Hollywood adore les histoires d’hommes puissants qui se croient plus malins que la pièce entière. En réalité, ce qu’il aime encore plus, c’est se raconter qu’il observe ces monstres sacrés à distance alors qu’il partage leurs méthodes, leurs obsessions et leur goût du contrôle. Artificial coche toutes les cases du film de saison qui peut faire mine d’être un drame politique alors qu’il parle surtout d’un fantasme très américain : celui de l’innovation comme religion, avec ses prophètes, ses traîtres, ses fidèles et ses petites guerres de succession. On n’est pas loin du péché originel version Silicon Valley.
Guadagnino, lui, n’a jamais été un cinéaste de la neutralité. Même quand il filme la grâce ou le désir, il cherche la faille, le petit déraillement, la zone où la beauté commence à sentir le roussi. C’est précisément pour ça que ce projet intrigue autant. Il ne va pas probablement filmer OpenAI comme un simple sujet d’actualité, mais comme une tragédie de cour, avec ses alliances de façade et ses coups de poignard bien polis. Le tout dans une industrie où l’IA est déjà devenue le mot qui fait transpirer les scénaristes, les studios et les départements juridiques. Le film parle d’OpenAI, oui, mais il parle surtout d’Hollywood qui se prépare à négocier avec sa propre disparition.

Oscar, mon amour vénéneux
Sauf que la vraie question n’est pas seulement artistique. Elle est stratégique. Un film comme Artificial peut devenir le fer de lance d’une campagne de récompenses parce qu’il combine ce que l’Académie aime encore : un sujet brûlant, un auteur identifiable, une lecture politique du présent et, si le casting suit, de quoi nourrir les articles, les débats et les petites grimaces de salon. C’est le genre d’opus qui peut se vendre comme une œuvre nécessaire tout en étant, très concrètement, une arme de positionnement dans la course aux nominations. Le prestige, à Hollywood, reste une monnaie. Et parfois une sale monnaie.
Le parallèle avec The Apprentice n’est pas seulement une comparaison de surface. Les deux films semblent destinés à devenir des objets de friction, des œuvres qu’on commente autant pour ce qu’elles racontent que pour la manière dont elles s’insèrent dans l’écosystème qui les fabrique. Dans un cas, un futur président devenu personnage de cinéma ; dans l’autre, une entreprise qui incarne la promesse et la menace de l’IA, au moment précis où l’industrie du cinéma se demande si elle n’est pas en train de scier la branche sur laquelle elle tourne. C’est là que Guadagnino peut faire très mal, parce qu’il sait filmer la séduction comme une forme de violence douce. Et la Silicon Valley, franchement, adore ce genre de massage intellectuel. On tient peut-être le film qui va faire semblant de parler d’OpenAI pour mieux parler de l’époque entière.
La machine à fantasmes se dérègle
À ce stade, Artificial ressemble déjà à un objet de cinéma parfaitement calibré pour la saison des prix et parfaitement dangereux pour ceux qu’il vise. C’est le genre de projet qui peut finir en ovation, en polémique ou en grand malaise poli, ce qui, dans le fond, revient presque au même dans les couloirs des Oscars. Guadagnino a souvent travaillé sur des corps, des désirs, des hiérarchies invisibles ; le voilà face à des cerveaux en surchauffe, des structures de pouvoir et des promesses de futur qui sentent le vieux présent recyclé. Pas besoin d’en faire des caisses : le film a déjà tout ce qu’il faut pour agacer les uns et fasciner les autres. Et c’est souvent là que commence la vraie saison des Oscars, celle où le cinéma mord un peu.
Reste à voir si Hollywood aura le courage de regarder son reflet sans détourner les yeux. On connaît la chanson : on adore les histoires qui dénoncent le système, à condition qu’elles soient élégantes, bien montées et suffisamment chics pour ne pas froisser le cocktail. Avec Artificial, le problème est peut-être précisément là. Le film pourrait être trop bien habillé pour être innocent, trop lucide pour être confortable, trop actuel pour être rangé dans la case des objets sages. Et ça, mine de rien, c’est déjà une excellente raison de s’y frotter. Ou de faire semblant de ne pas le voir. Ce qui, dans ce milieu, revient souvent au même.
Bande-annonce VF de The Apprentice
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




