À Annecy, le cinéma d’animation adore les films qui refusent de choisir entre la peau et le songe. Once in a Body de María Cristina Pérez arrive justement là, avec un court métrage colombien qui prend le réel par le col pour le faire passer dans le tamis de la fiction.
Le film, présenté dans la sélection Perspectives du Festival international du film d’animation d’Annecy, s’inscrit dans le parcours d’une autrice en train de se faire un nom : María Cristina Pérez, figure montante de l’animation colombienne, signe ici son quatrième court métrage et le dédie à sa sœur. On n’est pas dans l’exercice de style hors-sol, ni dans le petit objet précieux qu’on applaudit poliment avant d’oublier sur le quai. Ici, l’animation sert à travailler une matière plus glissante : l’expérience vécue, la mémoire affective, la façon dont les liens familiaux se déposent dans un corps et dans une image. Le titre original, Una vez en un Cuerpo, dit déjà pas mal de choses : il y a l’idée d’un passage, d’une incarnation, d’un état provisoire. Et ça, dans une sélection comme Annecy, ça compte double, parce que le festival aime les films qui savent que le dessin n’est pas une fuite mais une méthode. Le réel, chez Pérez, ne disparaît pas : il se métamorphose.
Pour comprendre l’enjeu, il faut aussi regarder le contexte plus large. Annecy, c’est le grand barnum mondial de l’animation, la vitrine où se croisent les mastodontes industriels, les auteurs en résistance et les formats qui cherchent encore leur forme. La section Perspectives, en particulier, sert souvent de laboratoire à des œuvres qui ne veulent pas rentrer dans les cases les plus confortables. Un court métrage colombien y trouve donc une place très parlante : celle d’un cinéma qui ne vient pas seulement “représenter” un pays, mais déplacer le regard qu’on porte sur lui. Depuis plusieurs années, l’animation latino-américaine gagne du terrain sur les circuits internationaux, précisément parce qu’elle sait mêler récit personnel, mémoire politique et invention plastique sans se prendre pour un monument. Ce n’est pas une carte postale : c’est une prise de parole.
Le cœur battant sous l’encre
En réalité, ce qui attire dans Once in a Body, c’est moins son statut de court que sa promesse de densité. Un quatrième film, ce n’est pas encore une filmographie installée, mais ce n’est déjà plus un coup d’essai. On sent chez María Cristina Pérez une cinéaste qui commence à tenir une ligne, à savoir où elle place sa caméra mentale, où elle laisse respirer le cadre, où elle accepte que l’émotion ne sorte pas en fanfare. Et le fait de dédier le film à sa sœur n’a rien d’un geste décoratif : dans ce type de cinéma, le lien biographique n’est pas un supplément d’âme, c’est souvent le moteur dramatique lui-même. On pense à ces œuvres où l’intime n’est pas un sujet parmi d’autres, mais la seule façon honnête d’atteindre quelque chose d’universel. Oui, le mot est usé jusqu’à la corde, mais ici il retrouve un peu de nerf. Quand l’animation part du vécu, elle cesse d’illustrer et commence à révéler.
Annecy, ce grand tri sélectif du sensible
Le festival d’Annecy adore les films qui ont une idée de cinéma avant d’avoir une stratégie de carrière. Et c’est précisément ce qui rend la présence de Once in a Body intéressante : le film ne se présente pas comme un produit, mais comme une proposition. Dans un écosystème où les longs métrages d’animation sont souvent pris dans la logique du box office, du branding et des franchises à rallonge, le court métrage garde cette liberté presque insolente de ne pas devoir rentabiliser chaque image. Il peut se permettre l’ellipse, le trouble, l’abstraction, le fragment. Il peut aussi, comme ici, transformer une expérience personnelle en forme plastique sans devoir la simplifier pour plaire au plus grand nombre. Franchement, ça fait du bien. Le court métrage reste l’endroit où l’animation peut encore respirer sans demander la permission.
Et puis il y a cette idée, centrale chez Pérez, de la connexion humaine comme boussole. Ce n’est pas un slogan de dossier de presse, c’est une ligne de force. Dans beaucoup de films d’animation contemporains, le geste le plus intéressant consiste justement à faire sentir ce qui relie les êtres quand les mots ne suffisent plus : un souvenir, une sensation, une absence, une rémanence. Once in a Body semble se placer dans cette zone-là, celle où le corps devient archive et où la fiction sert à dire ce que le témoignage brut ne sait pas encore formuler. C’est là que le film peut toucher juste, ou au contraire se casser la figure. Mais au moins, il vise quelque chose. Et dans un festival gavé d’objets bien polis, viser juste vaut mieux que briller pour rien.
On suivra donc María Cristina Pérez de près, parce qu’elle appartient à cette génération d’animatrices et d’animateurs qui ne séparent plus l’expérimentation formelle de l’émotion intime. Si Once in a Body tient ses promesses, il pourrait bien confirmer ce que la sélection Annecy laisse déjà deviner : une cinéaste qui ne cherche pas à faire joli, mais à faire vrai autrement. Ce qui, entre nous, est souvent bien plus rare. Le film ne promet pas un grand choc : il promet une présence. Et ça, au cinéma, c’est déjà beaucoup.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




