À force de vouloir faire tenir un mythe, un blockbuster et une cathédrale numérique dans le même plan, S. S. Rajamouli finit par ressembler à son propre producteur exécutif : un homme qui ne sait visiblement pas lever le pied. Le cinéaste de RRR et de Baahubali a confirmé que le gros du travail Imax sur Varanasi était bouclé, tout en précisant qu’il restait encore à raccorder les scènes entre elles. Et, comme si cela ne suffisait pas, il a aussi glissé que Baahubali avait davantage vocation à exister en animation qu’en prise de vues réelles. Voilà qui dit beaucoup sur l’état du cinéma de spectacle aujourd’hui : les films ne se contentent plus d’être grands, ils doivent devenir des machines à formats, à mondes et à prolongements. On n’est plus dans le simple long métrage, on est dans la mécanique de l’agrandissement permanent.
Pour comprendre ce que ça raconte, il faut regarder d’où parle Rajamouli. En Inde, le cinéma populaire a depuis longtemps intégré le gigantisme comme langage naturel, mais le réalisateur a poussé le curseur plus loin que la plupart de ses pairs. Baahubali: The Beginning sort en 2015, suivi en 2017 de Baahubali 2: The Conclusion ; les deux films installent un imaginaire de fresque, de guerre dynastique et de surenchère visuelle qui a largement débordé les frontières du marché local. Puis vient RRR en 2022, énorme succès mondial, porté par une mise en scène qui transforme chaque séquence en démonstration de force. Rajamouli n’a jamais filmé petit. Il filme comme si le cadre devait encaisser un empire. Et quand il parle d’Imax, ce n’est pas un gadget de communication : c’est la logique même de son cinéma, celui d’un spectacle qui veut écraser l’écran à coups de masse, de vitesse et de mythologie. Chez lui, le format n’est pas un habillage, c’est le nerf de la guerre.
Le vrai sujet, pourtant, n’est pas seulement Varanasi : c’est la manière dont Rajamouli pense désormais ses œuvres comme des organismes capables de changer de peau.
Le grand écran, ou la grande manœuvre
Le fait que le cinéaste insiste sur l’avancée du travail Imax n’a rien d’anodin. Dans l’économie actuelle du blockbuster, le format premium sert autant à vendre une expérience qu’à justifier une ambition industrielle. Les studios américains ont longtemps monopolisé ce terrain, mais les cinémas indiens de grande ampleur ont appris à jouer dans la même cour, avec leurs propres codes, leurs propres stars et un rapport au spectaculaire souvent plus décomplexé que celui d’Hollywood. Rajamouli, lui, a compris avant beaucoup d’autres qu’un film événement ne se contente plus d’être attendu : il doit être pensé comme un objet de désir technique, presque comme une prouesse de laboratoire. D’où cette obsession du raccord, du calibrage, du montage final, tout ce qui permet de faire tenir ensemble des blocs de narration qui, sinon, partiraient dans tous les sens. Et franchement, vu l’échelle de ses projets, il vaut mieux que ça tienne un peu mieux qu’un tabouret Ikea. Le Imax, chez Rajamouli, c’est moins un label qu’une promesse de vertige.
Baahubali en animation : le passage de flambeau ou la table rase ?
La déclaration sur Baahubali est encore plus intéressante, parce qu’elle ouvre une porte que l’on n’osait pas forcément pousser. Dire qu’une saga comme celle-là appartient à l’animation, ce n’est pas la rabaisser ; c’est reconnaître que son imaginaire, déjà très stylisé, très codé, très opératique, pourrait gagner en liberté dans un médium où les corps, les batailles et les palais ne sont plus soumis aux contraintes du réel. En clair, Rajamouli semble dire que son propre mythe est devenu trop vaste pour rester prisonnier du live action. C’est une idée assez maligne, presque logique, et qui rejoint une tendance plus large : les franchises ne se contentent plus de suites ou de spin-off, elles cherchent des formes de survie. Série, préquelle, animation, reboot, roman graphique, tout est bon pour prolonger la poule aux œufs d’or. Quand un univers devient trop grand pour le plateau, il finit souvent par migrer ailleurs.
Ce qui est beau, dans cette sortie, c’est qu’elle ne sonne pas comme un aveu d’échec mais comme une extension de territoire. Rajamouli ne dit pas : « on n’a pas pu ». Il dit plutôt : « on peut encore aller plus loin ». Et c’est là qu’on reconnaît les vrais faiseurs de mythes, ceux qui ne confondent pas fidélité et immobilisme. Baahubali a déjà prouvé qu’une saga indienne pouvait devenir un phénomène transgénérationnel, traverser les langues, les régions et les habitudes de consommation. L’animation offrirait un autre terrain de jeu, plus souple, plus baroque, peut-être même plus fidèle à la nature profondément irréelle de cette épopée. Après tout, pourquoi s’acharner à faire croire à la réalité quand le public vient précisément pour voir l’impossible ? Rajamouli n’adapte pas son cinéma au monde : il demande au monde de suivre.
Et c’est bien pour ça que ses annonces valent plus qu’un simple update de production. Elles dessinent une manière de penser le cinéma de genre au XXIe siècle : non pas comme une suite de produits, mais comme une architecture mouvante, capable de passer du plateau à l’animation, du spectacle de salle à la mythologie transmédia, sans perdre son souffle. À ce rythme-là, le prochain défi ne sera peut-être même plus de faire un film plus grand. Ce sera de trouver un écran assez vaste pour le contenir. On leur souhaite bon courage, aux écrans. Rajamouli, lui, a déjà l’air d’avoir pris ses mesures ailleurs.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




