Qui aurait parié qu’en 2026, on parlerait encore d’un nouveau Jackass ? La bande de Johnny Knoxville revient pour un dernier tour de piste qui sent la sueur, la nostalgie et le genou en vrac.
Quand le premier long métrage dérivé de la série télé débarque en 2002, la franchise Jackass ressemble à une farce de fin de siècle : une machine à fantasmes très peu glamour, bâtie sur la douleur volontaire, l’humiliation publique et une idée simple comme bonjour, faire rire en se mettant dans la panade. Vingt-quatre ans plus tard, le décor a changé, les corps ont pris cher, et l’époque n’a plus tout à fait le même goût pour ce genre de bêtise organisée. Le public a vieilli, Knoxville aussi, les assurances ont dû faire des cauchemars, et l’on se retrouve face à un objet étrange : un film qui persiste à jouer les sales gosses alors qu’il a désormais l’âge d’un oncle fatigué. Le gag n’a pas disparu, mais il a pris des rides.
La source de Variety insiste sur ce décalage : retrouver Jackass en 2026, c’est déjà accepter une petite anomalie temporelle. Johnny Knoxville, qu’on n’aurait pas forcément imaginé traverser les décennies sans finir en note de bas de page médicale, est toujours là, avec son groupe de frapadingues, pour remettre une pièce dans la machine. Sauf qu’ici, la mécanique n’a plus la brutalité insolente des débuts. Elle avance avec une forme de conscience de soi, presque de tendresse, comme si la franchise regardait son propre cadavre en se disant qu’il bouge encore un peu. C’est là que le film devient intéressant : non pas parce qu’il réinvente quoi que ce soit, mais parce qu’il transforme son principe de base en rituel de passage. À ce stade, Jackass ne cherche plus à choquer : il cherche à survivre à sa propre légende.
Des gamins dans la cour des grands, ou l’inverse
Le cœur du sujet, c’est évidemment la tension entre l’âge des corps et l’entêtement du jeu. Jackass a toujours reposé sur une contradiction délicieuse : des adultes qui se comportent comme des ados en roue libre, mais avec le budget, l’équipe technique et la logistique d’un vrai long métrage de studio. En 2002, ce décalage faisait partie du charme. En 2026, il devient presque le sujet principal. On ne regarde plus seulement des types se faire mal pour le plaisir collectif ; on regarde des survivants de la culture MTV continuer à jouer les casse-cou alors que le temps, lui, ne fait pas semblant. Le slapstick a pris un coup de vieux, mais il n’a pas perdu sa sale énergie.
Et puis il y a le sous-texte, celui que la franchise n’a jamais vraiment cherché à cacher : Jackass parle d’amitié masculine, de mise en danger consentie, de compétition débile et de fraternité à coups de bleus. C’est du bromance en mode déraillé, du pacte viril passé au mixeur. Dans un cinéma américain saturé de franchises qui recyclent leurs mythologies jusqu’à l’os, celle-ci a toujours eu un avantage : elle ne prétend pas être noble. Elle assume son côté poubelle sacrée. C’est peut-être pour ça qu’elle tient encore debout. Pas par grandeur, mais par honnêteté dans la connerie.

Le musée du bobo volontaire
Ce qui rend ce retour amusant, c’est qu’il arrive après des années où Hollywood a vendu la nostalgie comme une rente. Reboots, suites tardives, legacy sequels, relances de sagas : tout y passe, souvent avec la délicatesse d’un bulldozer. Jackass: Best and Last s’inscrit dans ce grand marché du retour, mais avec une différence de taille : ici, la mémoire n’est pas un argument marketing poli, elle est inscrite dans les cicatrices. Le film ne vend pas seulement des chutes et des explosions de mauvais goût ; il vend le passage du temps sur des visages qu’on connaît trop bien. Et ça, mine de rien, ça change tout.
On peut y voir une forme de mélancolie déguisée en gag. Les corps se cabossent encore, mais le rire vient aussi de ce qu’on sait déjà : l’innocence a foutu le camp, les années ont fait leur sale boulot, et la bande continue quand même. C’est presque touchant, si l’on ose le mot sans se faire renvoyer dans les cordes par Knoxville et ses comparses. Le film n’a rien d’un chef-d’œuvre, évidemment. Il n’a pas besoin de ce costume-là. Il fonctionne plutôt comme une capsule de culture pop qui se demande, en douce, combien de temps une blague peut durer avant de devenir un souvenir. La réponse, visiblement, c’est : plus longtemps qu’on ne l’aurait cru.
Le dernier gag avant le noir ?
Reste cette question, un peu bête et donc parfaitement Jackass : est-ce vraiment la fin, ou juste une façon de faire semblant de ranger les jouets ? Le titre même, Best and Last, a des airs de mot d’ordre à moitié sérieux, à moitié bravache. On connaît la chanson : dans ce genre de franchise, l’adieu est souvent un prétexte à revenir par la fenêtre. Mais ici, le ton décrit par Variety laisse entendre quelque chose de plus doux-amer qu’un simple coup de bluff. Pas de grand crépuscule, pas de cérémonie funèbre, plutôt un au revoir cabossé, avec des rires qui grincent un peu et une tendresse qu’on n’attendait pas forcément.
Au fond, Jackass a toujours été une anomalie dans le système hollywoodien : une franchise sans héros, sans morale, sans prestige, mais avec une endurance de vieux punk. Si ce nouvel opus sert à quelque chose, c’est à rappeler qu’une bêtise assumée peut parfois mieux traverser les années qu’un concept marketé à la truelle. Et ça, franchement, on ne l’avait pas vu venir en 2002. Ni en 2026, d’ailleurs. Comme quoi, la poule aux œufs d’or peut aussi pondre des pansements.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




